Quand nous fûmes arrivés, je le laissai se dépêtrer tout seul, mais en l’épiant du coin de l’œil et de loin, m’attendant à ce qu’il vînt me demander indications et secours. Non. Il était déjà comme poisson dans l’eau. Je regrettai de lui avoir donné, lors des vacances de Pâques, trop de détails sur ma première installation : il n’en avait pas oublié un seul !

Il parvint à me rejoindre avant que nous n’entrions au réfectoire et me dit :

— Toutes mes affaires sont rangées.

Je ne le savais que trop. Mais croyait-il donc que cela pût m’intéresser ? Il ajouta :

— Je t’aurais bien demandé de m’aider, mais je n’ai pas voulu te déranger.

Ainsi l’enfant qui, pour la première fois, marche seul, se retourne, étonné, vers sa mère et s’excuserait, s’il pouvait parler, de n’avoir pas eu besoin de son soutien. J’avais eu l’air très affairé, allant d’un groupe à l’autre, affectant de serrer des mains d’élèves qui, toute l’année précédente, m’avaient tenu à l’écart, et de leur parler comme si nous avions été d’excellents amis ; ils n’en revenaient pas. Mais je voyais bien que Berlâne, seul, trouvait cela tout naturel. Il m’avait toujours considéré comme un puits de science, et pour lui je ne pouvais point ne pas être, ici, au-dessus de tous. Il me fallait, bon gré, mal gré, m’introduire dans la peau du nouveau personnage qu’il allait, sans le savoir, me contraindre à jouer.

XII

C’était avec satisfaction que j’entrais en troisième. Le Séminaire comprenait seulement deux divisions : les petits, les grands. Dans celle des grands, il y avait les élèves de seconde et de rhétorique ; dans celle des petits, tous les autres, de la septième à la troisième ; parmi ces derniers, pourtant, certains, que désignaient leur âge, leur taille et les premiers poils qui leur poussaient sur les joues, faisaient partie des grands. Ainsi, parmi mes condisciples de quatrième, deux n’étaient pas dans l’étude des petits : Thomas et Doreau, que nous appelions « le vieux Doreau » : il avait quinze ans ! Toujours le dernier, d’ailleurs. Il avait plus de barbe au menton que de jugement, mais, sachant que ce n’était point sa faute, il était fier d’être parmi les grands : peu lui importait d’être le dernier en classe. Je ne le valais pas et restai avec trois autres de mon cours chez les petits pour une année encore : nous allions être, nous quatre, les plus importants de la division.

J’occupai, à l’étude, la table du fond, comme il convient à quelqu’un qui n’a plus besoin de surveillance immédiate. Berlâne avait trouvé sa place marquée à la craie trois tables en avant de la mienne : j’estimais que la distance entre lui et moi n’était pas suffisante.

J’ai oublié de dire qu’à la rentrée de Pâques, Autissier avait sauté de septième en cinquième ; de sorte qu’en quatrième Berlâne allait être son condisciple. Il avait pris rapidement la tête de sa classe, et j’avais la consolation de penser que, du moins, avec lui Berlâne serait rarement le premier, si tant était que l’abbé Bichelonne eût dit juste en me vantant ses progrès. Dans la crainte d’être obligé de me rendre à l’évidence, je n’avais pas voulu m’en assurer par moi-même : pas une fois je ne l’avais interrogé sur le grec ni sur le latin.