Le lendemain de la rentrée, nous composâmes tous, selon la coutume, sauf les élèves de septième, en version latine. Inutile de dire que les six textes étaient différents.
Puis la retraite commença le mercredi soir, pour se terminer le dimanche matin par une communion générale. Je n’aimais pas ces trois jours où nous étions occupés uniquement à des prières, à des examens de conscience, à des confessions et à écouter des sermons. Non que j’eusse à me reprocher des crimes, mais je vivais malgré moi dans ce milieu où m’avaient poussé les circonstances. J’aimais mieux étudier que prier. Il me semblait que dans un lycée j’aurais mieux travaillé. Et je fis ma retraite tant bien que mal.
Il n’en fut pas ainsi de Berlâne. A la chapelle, à l’étude, au réfectoire, au dortoir, il avait une tenue exemplaire, ne tournant jamais la tête, priant non point parce qu’il en était l’heure, mais parce qu’il en sentait le besoin, répondant du fond du cœur au surveillant qui, dès que nous étions couchés, récitait à haute voix deux dizaines du chapelet en marchant dans l’allée centrale du dortoir. Le matin, je le voyais sauter joyeusement de son lit ; je l’entendais répondre d’une voix claire Deo gratias au Benedicamus Domino que le même surveillant prononçait, de son cabinet, au premier coup de cloche. En quelque saison que ce fût, me lever à cinq heures du matin était pour moi un supplice, et pas une fois encore je n’avais pu me résoudre à dire ce Deo gratias.
J’attendais le dimanche de clôture de la retraite, parce qu’après le repas de midi le Supérieur devait donner en public les places obtenues à la composition de rentrée. De toute l’année précédente je n’avais pas été aussi ému. Sous la table mes genoux se heurtaient d’impatience et d’angoisse. Rhétorique. Seconde. Troisième : j’étais premier ! Mais mon inquiétude ne se calma point : non que le sort du « vieux Doreau » me tracassât. Nous étions quinze, et j’entendis comme de coutume :
— Quinzième : Jules Doreau.
Seulement j’avais hâte de savoir ce qui s’était passé en quatrième. Le premier ? Parbleu, ce fut Autissier. Le second ? ce fut Albert Dumas ! Le second, pour moi, ce fut Berlâne qui, chez nous, à l’école des frères, occupait la place à laquelle dans mon cours tenait le vieux Doreau. Je n’avais qu’à me résigner. L’abbé avait vu juste. Le travail pouvait donc suppléer l’intelligence, l’obstination remplacer le don ? Pour tout dire, à dater de cette minute, si je cessai de le mépriser, je devins jaloux de Berlâne. A une classe de distance, ce fut entre nous deux une rivalité sourde, une lutte silencieuse que personne, même pas lui, ne soupçonnait.
J’avais presque cessé, de Pâques aux grandes vacances, de me promener le matin avec Autissier, parce qu’il avait cessé, lui, de me parler de son pays et des chasseurs à cheval. Un changement s’était opéré en lui. Sa vocation, qui ne s’était si brusquement déclarée que pour chanceler aussitôt après, s’était affermie. Il ne pensait plus qu’à nous donner l’exemple de la piété, et ses conseils ne m’allaient guère. Je revins à lui et, sans en avoir l’air, lui donnai à mon tour des conseils sur son travail. Le programme de ses études était le même que l’année précédente pour moi. La Cyropédie, les Églogues de Virgile, la mort d’Icare étaient hérissées pour lui des mêmes difficultés qui, douze mois auparavant, m’avaient rebuté. Je les lui signalais négligemment, en évitant de lui parler de Berlâne.
J’évitais aussi Berlâne. Lui-même de nouveau recherchait moins ma société. S’était-il donc rendu compte de mes sentiments ? Ou bien, ses succès lui tournant la tête, se considérait-il comme aussi fort que moi ? J’aurais dû m’estimer heureux d’être débarrassé de lui : je n’en éprouvais que dépit. Je n’en travaillais qu’avec plus d’acharnement. Dans ce combat engagé entre nous deux, moi seul marquais les points et je constatais, la rage au cœur, que je n’avais pas toujours le dessus. Et invariablement il me dépassait pour les mentions de bonne conduite.
« Qu’est-ce que cela peut me faire ? me disais-je. C’est le type du fort en thème, du bon élève sur toute la ligne, qui ne perd pas une minute parce qu’il n’est pas intelligent, qu’il n’a pas de mémoire et qu’il sait qu’il n’aura jamais trop de temps pour comprendre et apprendre. »
Et j’affectais de flâner à l’étude, de causer et rire sur les rangs, de regarder en l’air à la chapelle. Je m’arrangeais pour qu’il me vît : il n’avait pas l’air de s’en apercevoir et mon dépit ne faisait que croître. Cependant, je ne consentais à lâcher pied que sur le chapitre de la conduite, parce que de temps en temps il ne me déplaisait point de passer pour un héros rebelle à toute contrainte : idée d’enfant dont la vie a vite raison. Quant au travail, même lorsque j’avais l’air de flâner, je repassais ma leçon ou songeais à la solution d’un problème de géométrie.