La tranquillité de Berlâne m’agaçait de plus en plus. Je ne peux pas dire que nous ne nous fréquentions plus du tout. Quand nous étions ensemble, il n’y avait rien de changé dans ses manières avec moi. Mais j’aurais voulu qu’il me parlât de notre pays et il n’en soufflait mot.

Un jour je prononçai le nom de Mlle Gertrude. Je m’attendais à ce qu’il rougît : j’avais deviné, au récit des Labrosse, qu’il l’aimait comme un gamin de dix ans peut rêver d’une petite fille du même âge que lui, comme moi-même je l’aimais parce qu’avec ses yeux verts sous ces cheveux blonds elle ressemblait à une fée. Il ne sourcilla point et me répondit :

— Je ne sais pas ce qu’elle devenait. Je ne la voyais plus du tout.

Il parlait comme si elle eût été morte. Elle l’était en effet pour lui.

Vraiment, d’un jour à l’autre, il avait fait peau neuve. Rien ne l’embarrassait. Bien qu’à côté de lui je fusse un ancien, c’était moi qui continuais de rougir et de ne savoir que faire de mes bras quand j’étais obligé de traverser l’étude, moi qui continuais de trembler à l’idée qu’au cours d’instruction religieuse je devrais me lever à l’appel de mon nom, moi qui continuais d’éviter de me mêler aux groupes bruyants, tout cela malgré ma dignité d’élève de troisième. La position que je venais de prendre à la tête de mon cours ne m’avait mis en évidence que pour que ma prétendue « originalité » ressortît davantage encore. Je redoutais que quelqu’un se moquât de moi en présence de Berlâne ; était-il possible que déjà il ne se fût aperçu de rien ? Je constatais avec colère que personne ne faisait attention à lui, sinon pour en dire du bien. Il ne tranchait pas sur les autres comme je l’avais espéré. Sa tête même, sous la casquette d’uniforme, ne paraissait plus aussi disproportionnée.

En plein silence de l’étude du soir, je pensais me lever et leur crier à tous en leur désignant :

— Celui-ci est Berlâne. C’est le nom qu’il portait dans mon pays, et qu’il mérite. Il était toujours le dernier et nous nous moquions de lui. Comment ne voyez-vous pas qu’il est ridicule et que je ne le suis pas, qu’il ne se maintient qu’à force de travailler comme un galérien, tandis que j’arrive premier en me jouant, qu’il est pieux à l’exagération et respecte le règlement jusqu’en ses moindres détails, tandis que je fais fi des ordres importuns, que je suis déjà un homme et qu’il restera toute sa vie un gamin ?

Mais pour ce long discours je manquais d’audace. Non, je n’étais pas « déjà un homme ».

Un jour d’hiver que, pour me garer du froid, je m’étais blotti sous le hangar, — comme jadis Berlâne à l’école ! — le surveillant m’y découvrit et me montra, par manière de plaisanterie, à quelques-uns qui pour se distraire lançaient au hasard des boules de neige. En moins d’une minute, ils furent tous à me viser et je fus plus mouillé et plus glacé que si j’étais resté avec eux. Bien qu’aveuglé, je cherchais à voir si Berlâne était parmi mes ennemis. Non. Mais je le découvris à quelque distance sous un marronnier. Il regardait dans ma direction. Mon humiliation, je ne puis songer à la décrire. J’aurais préféré qu’il se fût joint au groupe. Je me serais précipité non sur eux, mais sur lui. J’aurais eu un motif de lui frotter ses longues oreilles jusqu’à ce qu’elles devinssent écarlates. Je me serais enfin un peu vengé. Alors je me souvins des cris que jadis j’avais entendus : Sur Berlâne ! J’étendis le bras et ouvris la bouche. Vit-il mon geste ? Devina-t-il ma pensée ? Il se cacha derrière le tronc de l’arbre. J’eus conscience que les autres ne me comprendraient pas. Je me tus. Ils se dispersèrent. Berlâne vint à moi qui me secouais.

— Ils ne t’ont pas fait mal ? me demanda-t-il. Veux-tu que je t’essuie avec mon mouchoir ?