Je n’avais pas été sans entendre des prédicateurs expliquer l’allégorisme de ces versets : c’était le Christ qui parlait à l’Église, son épouse mystique ; d’autres commentateurs y voyaient la préfiguration de la Vierge Marie. Je ne pensais pas à l’Église. Si je m’arrêtais quelques instants à orner l’Apparue de Lourdes de toutes les beautés de l’épouse du roi Salomon, malgré moi je revenais à Mlle Gertrude. Elle était à la fois la fée qui effleure la pointe des herbes sans en faire tomber la rosée, dans un vallon romantique où les chasseurs du moyen-âge sonnent du cor, et la toute belle en qui il n’y a pas une tache et qui s’élève des déserts de l’Arabie comme une fumée montant des parfums de myrrhe, d’encens et de toutes sortes de poudres de senteur.

Plusieurs fois je l’avais aperçue pendant les dernières vacances de Pâques. Elle portait encore une robe courte, mais elle avait déjà ce charme énervant des « gamines » qui vont tout à l’heure être des jeunes filles. Elle me faisait penser — et ses yeux y étaient bien pour quelque chose, — à un fruit vert où j’aurais voulu mordre. Pour cela aussi je manquais d’audace et devais me contenter de la regarder quand elle passait. J’allai plusieurs fois chez Mme Dumas, beaucoup moins pour voir Berlâne, qui occupait ses vacances à travailler, que pour stationner, surmontant ma timidité, sur le seuil de la boutique : j’espérais que Mlle Gertrude se montrerait à l’une des fenêtres du salon. J’aurais juré, sur le nombre d’années qu’il me restait à vivre, qu’elle serait mon premier et dernier amour.

J’ai oublié de dire que, vers la fin de l’hiver, Berlâne s’était mis à tousser. Sans avoir besoin de nous pincer le nez ou de nous tirer les oreilles, il nous réveillait la nuit. Le médecin l’avait mis au régime de l’huile de foie de morue. On l’entourait de soins qui m’exaspéraient. Il me semblait qu’il prît de ces airs de quelqu’un à qui le monde entier s’intéresse comme si notre sort à tous eût dépendu du sien. Dumas par ci, Dumas par là, vous travaillez trop. Il faut vous ménager. Plus nous allions et moins je pouvais le sentir. Je ricanais à part moi :

« Ce serait du propre, s’il travaillait moins ! Il aurait vite fait de devenir le vieux Doreau de son cours ! »

Je pensais qu’un jour prochain Autissier et lui ne pourraient manquer de se lier d’amitié, bien qu’ils fussent rivaux, mais ne serait-ce pas pour la plus grande gloire de Dieu ? Je pris les devants, et dis à Autissier, comme si je n’avais attaché à ce détail aucune importance :

— Tu sais que dans mon pays nous l’appelions Berlâne ?

— Pourquoi donc ? me demanda-t-il intrigué.

— Je ne sais pas, répondis-je, qui lui avait trouvé ce surnom. Mais cela lui convenait très bien, parce qu’il avait l’air bête et qu’il l’est en réalité. S’il te suit de près, ce n’est qu’à force de travail, mais il est beaucoup moins intelligent que toi.

On pense bien que j’ajoutai tout bas :

— Et que moi.