De cette médisance je n’éprouvai aucun soulagement. En même temps je me rendis compte que je venais de commettre une méchante action, mais c’était plus fort que moi. Un instant je pensai à éclater de rire — d’un rire qui aurait sonné faux, mais tant pis, — et à dire à Autissier :
— Ce n’est pas vrai. C’était pour voir ce que tu me répondrais.
J’hésitai trop longtemps. Une minute après, j’estimai qu’il était trop tard, et j’eus sur la conscience ce poids qui nous étouffe quand nous savons que, sans motif, nous avons tenté de nuire à notre prochain.
J’ajoutai seulement :
— Mais ne le répète pas.
Moi qui venais de me montrer si déloyal, j’avais confiance en la bonté d’Autissier.
Donc, ce soir-là, un des premiers du mois de mai, sortant du réfectoire, nous venions de nous disperser dans la cour sous les marronniers en fleurs. Il faisait encore assez clair pour que les plus acharnés pussent entamer des parties de billes que la nuit les forcerait d’interrompre avant la fin de la récréation. Les autres se promenaient ou restaient immobiles. De quelque côté qu’on regardât, on ne pouvait voir que le ciel bleu semé d’étoiles ; il descendait jusqu’à l’horizon des collines, jusqu’à toucher terre, et ces lumières que j’apercevais dans la plaine c’étaient encore des étoiles parmi les peupliers sur lesquels déteignait la nuit bleue. Je me promenais avec Autissier. Nous ne causions pas beaucoup. Je rêvais à Mlle Gertrude. Lui, à quoi pensait-il ? Ce que j’avais cru prévoir ne s’était pas produit : il ne s’était pas lié avec Berlâne. Devais-je me féliciter de lui avoir ouvert les yeux ?
Tout à coup, comme nous passions près d’un groupe que la tombée de la nuit confondait avec l’ombre diffuse, j’entendis quelqu’un tousser : je reconnus la toux de Berlâne. J’entendis aussi Jouassin lui dire :
— C’est vrai que dans ton pays on t’appelait Berlâne ?