Il toussa une autre fois, mais moins fort, comme lorsqu’on est très ému. Je tressaillis comme si j’avais reçu… non : comme si j’avais donné un coup de couteau. Je ne voyais point Berlâne, mais je me rappelai comme il devenait pâle, là-bas, chaque fois que quelqu’un lui jetait au visage ce sobriquet. Ici, grâce à son application, à sa modestie et à sa piété, du premier jour il était redevenu Albert Dumas, et c’était de moi seul, de moi, misérable ! qu’il dépendait qu’il le restât. Moi seul détenais le secret de sa vie, et je n’avais pas pu le garder. Il était dans son cours quelqu’un avec qui les autres et Autissier lui-même avaient à compter : sa grosse tête n’était-elle pas une preuve de son intelligence ? Et voici qu’un brusque rappel de son passé l’atteignant en pleine poitrine, — c’est le cas de le dire, — le faisait chanceler.

Je ne regardai pas Autissier.

Jouassin était un élève brutal qui, l’année précédente, m’avait brisé d’un coup de pied le verre de ma montre dans la poche de mon gilet. C’était lui, le vieux Doreau de sa classe. Presque du même pays qu’Autissier, ils se fréquentaient.

Je ne vis plus que ce groupe sombre. J’entendais tousser Berlâne. Je pensai à sa mère qui, plusieurs fois pendant les vacances de Pâques, m’avait demandé :

— Est-ce qu’il tousse comme ça, là-bas ?

Je lui avais répondu :

— Ce n’est rien, madame. Cela se passera.

Je pensai à sa mère qui n’avait plus que lui. Mes yeux se brouillèrent. J’aurais voulu me tuer. Et j’entendis des cris de « Berlâne ! Berlâne ! » Je me crus rajeuni de trois ans, transporté par miracle dans la cour de l’école des frères. J’eus envie de me précipiter pour les disperser à coups de poings, tous ceux qui piaillaient là comme des moineaux autour d’une pauvre chouette aveuglée. Je ne sais quelle fausse honte me retint. Je continuai de faire les cent pas avec Autissier.

Heureusement la cloche sonna la fin de la récréation.

A la chapelle, Berlâne n’était qu’à un banc de distance de moi. Je pouvais en allongeant le bras le tirer par sa blouse noire. Tout le temps que dura la prière du soir, je le vis prosterné, comme affaissé. Il fut secoué par un sanglot qu’il réprima. Il toussa deux fois de suite, si fort que le Supérieur s’interrompit de lire la prière pour se tourner vers lui. Tout le monde regarda de son côté. Il n’en vit rien. C’était moi qu’on aurait dû regarder.