De nouveau je pensai à sa mère, qui m’avait dit le jour de son premier départ :
— N’est-ce pas, je vous le confie ? Vous aurez bien soin de lui ?
Je lui avais répondu oui. Et qu’avais-je fait, sinon de le tenir à l’écart et, dernièrement, peut-être de briser sa vie ? Mais j’avais mon orgueil : je ne voulais pas que Berlâne arrivât chez nous, pour les grandes vacances, avec autant de prix que moi. N’aurait-il pas dû comprendre que ce n’était pas son droit ?
Le lendemain il me parut tout changé, comme s’il avait suffit d’une nuit pour qu’il fût redevenu Berlâne. Toute l’étude chuchotait ce nom. Il baissait la tête. Moi aussi.
Il continua de travailler avec ardeur, mais avec moins de succès. Il fut dixième en thème latin. Tout le monde en fut étonné, surtout les professeurs. J’aurais dû me rengorger. J’avais de quoi être fier, n’est-ce pas ? J’en souffris comme s’il s’était agi de moi, à tel point que, huit jours après, j’eus une mauvaise place en composition de chimie. Et toujours ce respect humain qui me retenait d’aller à lui pour lui demander pardon et le réconforter ! Je restai retranché derrière mon orgueil et mon apparente insensibilité.
J’eus même l’affreux courage de lui demander :
— Comment ont-ils pu savoir que chez nous on t’appelait Berlâne ?
— Je ne sais pas, dit-il. Mais cela ne fait rien, puisque je n’en ai plus pour longtemps à vivre.
Je le regardai, atterré. Je pensai à sa mère, à la petite boutique à devanture blanche. Une émotion dont je ne fus pas maître me bouleversa. Mes yeux se brouillèrent. Il ajouta :
— Quand je serai au ciel, je penserai à toi. Je t’aimais et je t’aime encore beaucoup. Si je t’ai ennuyé bien des fois, je ne l’ai jamais fait exprès. Il ne faut pas m’en vouloir.