Nous fîmes cercle autour de lui. Je l’examinais avec curiosité. Pour la première fois nous nous trouvions en face l’un de l’autre. Tout de même, pensai-je, j’ai l’air moins bête que lui. Bien qu’il tremblât, il essaya de nous intimider. Nos regards se croisèrent. Il n’eut plus l’air que d’un pauvre animal qui implore secours. Je tressaillis et, le premier, me détournai. Mais ils étaient trop contre lui seul : il dut baisser les yeux. Le frère arrivait, le pouce et l’index plongés dans sa tabatière. Nous nous dispersâmes pour jouer.
Je venais de passer dans la première classe, celle des grands qui, d’abord, aux récréations et à la sortie du soir, m’en avaient fait voir de rudes. Mais il leur fallut bientôt me prendre en considération, tant j’eus vite fait de les rattraper et même de les dépasser en leçons et en devoirs. Je jouais comme eux et avec eux, tantôt contre mon gré, tantôt m’oubliant jusqu’à y prendre goût.
Il fut facile de voir que Berlâne n’aimait pas prendre part à nos amusements. Pourtant, aux récréations du matin et de l’après-midi, il fallait bien que, comme nous, il sortît dans la cour. Mais il commençait par aller aux cabinets, cédait son tour, puis cherchait des yeux le groupe le plus pacifique. Jouer aux billes lui plaisait ; on ne se bouscule pas, on ne crie pas. Bien qu’il ne gagnât pas souvent, c’était toujours lui qui proposait une partie.
L’hiver, à cause du froid, il essaya de se terrer dans un coin du hangar. Mais le frère le rejoignait en se frottant les mains :
— Allons, allons, Dumas ! Vous avez l’air gelé ! Voyons, remuez-vous ! Jouez avec vos camarades !
Ses camarades ! Dans la neige il enfonçait ses doigts gourds. Sans force, au petit bonheur, il lançait ses boules mal pétries : à peu de distance elles s’éparpillaient en poussière blanche. Les autres — ses camarades, — serraient les leurs entre leurs genoux pour qu’elles fussent plus dures, — moi je me contentais de faire semblant, — et c’était lui qu’ils visaient en criant :
— Sur Berlâne ! Sur Berlâne !
Chaque fois qu’on l’appelait ainsi — et il n’y avait à ne le point faire que le frère, qui lui donnait son vrai nom, et moi, qui ne lui adressais point la parole, — il pâlissait comme s’il avait reçu au cœur un coup de couteau. J’étais égoïstement heureux qu’il fût là. Sans lui j’aurais pu, comme cela m’était arrivé quelques fois malgré mes bonnes places, servir de cible. A la fin, le frère était obligé d’intervenir. Pour lui, je voyais qu’à grand’peine il retenait ses larmes. Il ne nous avait jamais fait de mal : pourquoi donc avions-nous l’air de lui en vouloir ? Ah ! le pauvre risque-tout qui nous était venu de l’école communale !
Il essayait surtout de se rapprocher de moi. Il devait aussi me connaître de réputation, et sans doute ne s’expliquait-il point que je ne lui eusse pas tout de suite tendu la main. Mais j’avais déjà bien assez de moi-même et mettais tous mes soins à l’éviter, tant il me semblait voir en lui mon double déformé et caricatural. Ma répulsion instinctive de naguère s’était changée en curiosité inquiète. A la dérobée, je l’observais continuellement. Sans en avoir l’air, j’étais au courant de tout ce qu’il faisait. Le moindre indice me suffisait à reconstituer ce que j’ignorais de sa vie. Nous étions semblables à deux jumeaux qui dès la minute de leur naissance ont été séparés et qu’un hasard rapproche plusieurs années après. Je le regrettais. Lui, je devinais qu’il en était heureux. Je n’avais plus, pour me protéger, le rempart des murs ni de la porte de notre maison. Dans la salle de l’école nous étions à plusieurs tables de distance l’un de l’autre, mais il m’arrivait, malgré que je prisse toutes mes précautions, de le coudoyer dans la cour. Sa grosse tête aux yeux étonnés, j’aurais pu la toucher. Il s’arrêtait, attendant que je lui parle : je me hâtais au contraire de m’éloigner. Je n’aurais pas voulu le faire souffrir directement à l’exemple des autres, et j’étais peut-être plus cruel qu’eux.