Et il se taisait.
Et il tenait toujours son chapelet. Comme les femmes pieuses de chez nous, la sœur infirmière répétait :
— C’est un petit saint.
Mais le jour où j’appris qu’une méningite venait de se déclarer et que tout espoir était à peu près perdu, qu’on allait télégraphier à sa mère, je forçai la consigne. Je me jetai à genoux à la tête de son lit. Je lui dis à travers mes larmes :
— Il ne faut pas m’en vouloir. Ce n’est pas toi qui as quelque chose à te reprocher. C’est moi qui ai dit que nous t’appelions Berlâne.
Il me passa la main sur les cheveux comme une grande personne fait à un enfant, et il me dit, n’ayant pas encore perdu connaissance :
— Je l’avais deviné. Je ne t’en ai pas voulu un seul instant. C’était moi qui t’ennuyais : je t’en demande pardon. Et puis, j’ai toujours su que je mourrais de bonne heure. Il y a des années que je le sens. Ce n’est pas du tout ta faute.
Je suffoquais. Ensuite il murmura :
— Tu diras à maman que je faisais tout mon possible pour bien travailler, pour avoir beaucoup de prix à la fin de l’année et qu’elle soit contente. Toi, je sais que tu les auras tous. Tu penseras à moi le jour de la distribution des prix, et pendant les vacances tu viendras me voir au cimetière.
On dut m’emmener. Je déchirais mon mouchoir. Je voyais du sang sur ma blouse, sur ma chemise ; je les aurais déchirées. J’aurais dû m’occuper de lui. J’aurais dû le comprendre, du premier jour où je l’avais connu. J’aurais dû lui ouvrir la porte de notre maison quand je l’apercevais, le jeudi, rasant le mur des Promenades. J’aurais dû l’attirer au lieu de le repousser, lui parler affectueusement au lieu de le rudoyer. Pauvre plante délicate, il se serait épanoui peut-être au lieu de refermer presque tout de suite ses pétales : au moment où il commençait à le faire, c’était moi qui d’un coup de badine avais brisé sa tige. Le coupable, l’assassin, ce n’était ni Autissier, ni Jouassin ; c’était moi seul.