Le jour de la distribution des prix fut un beau Dimanche d’été comme je n’en ai jamais vu que dans mon pays, un Dimanche qui sentait la résine des sapins, le parfum des tilleuls, l’odeur forte des marronniers : on aurait même dit qu’il sentait le soleil. Dans la cour de l’école avait été dressée une estrade en planches recouvertes de tapis apportés de l’église ; de l’église aussi on avait descendu des chaises et des bancs aussitôt après la grand’messe ; des chaises, c’était à qui en porterait le plus sur sa tête, accrochées les unes aux autres par les pieds : les plus grands et les plus forts disparaissaient presque sous l’enchevêtrement des sièges de paille et des montants. Berlâne, qui n’était ni grand ni fort, voulut tout de même en descendre quatre ; à mi-chemin il fut obligé de s’arrêter, tellement il était las et en sueur.
C’était un beau Dimanche et un grand jour que nous attendions tous depuis longtemps. Nous chantâmes des chœurs ; des discours furent prononcés ; il y eut des récitations de monologues comiques, et surtout la lecture du palmarès. Berlâne eut le prix de bonne conduite et n’eut que celui-là. J’avais été appelé bien avant lui, et j’avais regagné ma place, tremblant encore d’émotion pour être monté sur l’estrade où recevoir ma couronne et mes livres ; mais enfin, j’étais débarrassé, et je me réjouissais à l’idée de voir comment lui se comporterait. Il se leva, s’imaginant lui aussi que tous les regards étaient fixés sur lui. Comme l’assistance était nombreuse ! Il y avait dans la cour certainement plus de la moitié de la petite ville, et beaucoup de paysans étaient tout exprès venus de leurs villages. Il trébucha en montant sur l’estrade, reçut sa couronne et son livre, et, suivant la coutume, descendit pour aller se faire couronner par sa mère. A ce moment, il devint écarlate de honte, parce qu’il lui fallut traverser une partie de la cour pour atteindre sa mère. Je la vis qui l’embrassait en s’essuyant les yeux. Mais ce n’était sans doute que de joie qu’elle pleurait, parce qu’il avait le prix de bonne conduite.
III
Elle était propriétaire, dans la grand’rue, d’une boutique de mercerie à devanture blanche. Elle y gagnait assez pour elle et pour lui. Ils n’avaient ni l’un ni l’autre de grands besoins, et jamais il ne lui demandait d’argent pour les fêtes ; le bruit, d’où qu’il vînt, la foule, quelle qu’elle fût, l’effrayaient. Elle le trouvait plus docile que beaucoup d’autres et disait :
— Moi, madame, je fais de lui tout ce que je veux. Je ne me rappelle pas qu’il m’ait désobéi. Quand je lui dis : « Albert, va me chercher deux sous de lait », s’il est en train de jouer devant la maison ou dans la cour, il rentre tout de suite. Il prend la boîte. Il part. C’est dommage qu’il soit si timide. Le cher frère me le disait encore l’autre jour en propres termes. Mais il faut espérer qu’il changera.
Il allait souvent chez les Chovin dont la boutique n’était séparée de la mercerie que par la largeur de la grand’rue. Derrière les vitres de la devanture, des sabots de toutes dimensions étaient accrochés par le talon à des fils de fer tendus. L’atelier, glacial en hiver, prenait jour par un vitrage fait de morceaux de verre tant bien que mal adaptés. Glissant entre leurs jointures, la pluie tombait sur les copeaux. Là Chovin travaillait avec des lunettes bleues, un tablier de cuir, et la chemise ouverte sur sa poitrine velue. Le jeudi, ses devoirs terminés, Berlâne arrivait à pas de loup. Bien qu’il eût l’habitude de la boutique, il ne se décidait pas tout de suite à entrer. Il passait et repassait d’abord sur le trottoir, s’arrêtait un instant à regarder les sabots comme s’il ne les avait jamais vus, disparaissait et réapparaissait.
Quelquefois il fallait que Mme Chovin ouvrît la porte pour lui dire :
— Eh bien, tu n’entres donc pas ?
Alors il avait envie de lui répondre :
— Oh ! non, madame ! Ce n’est pas la peine. Je vous dérangerais.