10. — Mais il me dit souvent : Va dehors. Il me dit cela à cause de mon âge.
11. — Je vais devant moi dans les plaines et les vallées pierreuses, et vers les montagnes qui s’en vont toujours, me devançant à pas de géants.
12. — Les monts par delà la mer, tout noirs et brillants de bitume où le soleil arrache du blanc par poignées, me forcent à les contempler, et ce sont les plus grandes choses qui soient.
13. — D’où je viens, où je vais, et que suis-je ? Je ne sais pas. Mais au désordre des grandes pierres et des forêts, je préfère les jardins posés comme des images ; les cultures pensantes ; la pauvre terre qui est toute rangée dans son ventre.
14. — Et je préfère les maisons aux jardins, et je reviens toujours là où il y a des maisons.
15. — Les choses du village me racontent sans cesse : Nous sommes telles. Des rues rocheuses, (nous avons beau être mortes, le temps qui passe nous tue), des carrés gris, avec des palmes dessus. La fontaine d’eau, sa pierre blanche qui baigne dans l’eau et qui devient dans l’eau une masse de petits cailloux blancs. Autour, voici : des cris d’enfants qui font le travail de leurs jeux, et des femmes aux voiles bleus dont le soleil lave si bien le bleu que c’est des linges de ciel. Et sur le sol clair, le soleil pose, comme une foule de mains, les feuilles noires du grand figuier, le grand figuier rond qui fait une tête au village. Parfois, une maison, entre les maisons, s’emplit de bruit et remue toute (sauf ses murs) sous sa palme, et on dit : Jémuel est mort, ou bien on dit : Tsohar se marie. Mais de loin, la maison où se passe quelque chose est parfaitement calme. Voilà.
16. — Il me vient au cœur de retourner chez nous. La maison de mon pain.
17. — Notre maison a beaucoup servi.
18. — Chez nous ma mère besogne toujours. Elle se hâte en soupirant, chez nous, alourdie par sa mission de mère, à cause que la maisonnée retombe sur elle et qu’elle aime ce retombement, et que les heures des repas la poussent et que le dur nettoyage la heurte de toutes parts.
19. — Ma mère, l’obscure, me montra un jour l’étable, murmurant : c’est là que tu es né.