Une émotion aiguë, tenace, nous empoigne. Ah! il a été tué, lui aussi, comme les autres, celui qui nous dominait le plus par son énergie et sa lucidité! Il s’est fait tuer, il s’est fait enfin tuer, à force de faire toujours son devoir. Il a enfin trouvé la mort là où elle était!

Nous le regardons, puis nous nous détournons de cette vision et nous nous considérons entre nous.

—Ah!...

C’est que le choc de sa disparition s’aggrave du spectacle qu’offre sa dépouille. Il est abominable à voir. La mort a donné l’air et le geste d’un grotesque à cet homme qui fut si beau et si calme. Les cheveux éparpillés sur les yeux, la moustache bavant dans la bouche, la figure bouffie, il rit. Il a un œil grand ouvert, l’autre fermé, et tire la langue. Les bras sont étendus en croix, les mains ouvertes, les doigts écartés. Sa jambe droite se tend d’un côté; la gauche, qui est cassée par un éclat et d’où est sortie l’hémorragie qui l’a fait mourir, est tournée toute en cercle, disloquée, molle, sans charpente. Une lugubre ironie a donné aux derniers sursauts de cette agonie l’allure d’une gesticulation de paillasse.

On le dispose, on le couche droit, on calme ce masque effrayant. Volpatte a retiré un portefeuille de la poche de Bertrand et, pour le porter jusqu’au bureau, il le place religieusement dans ses propres papiers, à côté du portrait de sa femme et de ses enfants. Cela fait, il secoue la tête:

—Celui-là, c’était vraiment un bonhomme, mon vieux. Quand i’disait quéqu’chose, ç’ui-là, c’était la preuve que c’était vrai. Ah! on avait pourtant bien besoin d’lui!

—Oui, dis-je, on aurait eu besoin de lui, toujours.

—Ah! là là!... murmure Volpatte, et il tremble.

Joseph répète tout bas:

—Ah! nom de Dieu! Ah! nom de Dieu!