La plaine est couverte de monde comme une place publique. Des corvées en détachements, des isolés. Les brancardiers commencent patiemment et petitement, ici, là, leur immense besogne démesurée.
Volpatte nous quitte pour retourner à la tranchée annoncer nos nouveaux deuils et surtout la grande absence de Bertrand. Il dit à Joseph:
—On s’perdra pas d’ vue, pas? Ecris de temps en temps un simple mot: «Tout va bien, signé: Camembert», pas?
Il disparaît parmi tous ces gens qui se croisent dans l’étendue dont une morne pluie infinie s’est entièrement emparée.
Joseph s’appuie sur moi. Nous descendons dans le ravin.
Le talus par lequel nous descendons s’appelle les Alvéoles des Zouaves... Les zouaves de l’attaque de mai avaient commencé à s’y creuser des abris individuels autour desquels ils ont été exterminés. On en voit qui, abattus au bord d’un trou ébauché, tiennent encore leur pelle-bêche dans leurs mains décharnées ou la regardent leurs orbites profondes où se racornissent des entrailles d’yeux. La terre est tellement pleine de morts que les éboulements découvrent des hérissements de pieds, de squelettes à demi vêtus et des ossuaires de crânes placés côte à côte sur la paroi abrupte, comme des bocaux de porcelaine.
Il y a dans le sol, ici, plusieurs couches de morts, et en beaucoup d’endroits l’affouillement des obus a sorti les plus anciennes et les a disposées et étalées par-dessus les nouvelles. Le fond du ravin est complètement tapissé de débris d’armes, de linge, d’ustensiles. On foule des éclats d’obus, des ferrailles, des pains et même des biscuits échappés des sacs et pas encore dissous par la pluie. Les gamelles, les boîtes de conserves, les casques sont criblés et troués par les balles, et on dirait des écumoires de toutes les espèces de formes; et les piquets disloqués qui subsistent sont pointillés de trous.
Les tranchées qui courent dans ce vallon ont l’air de crevasses sismiques, et il semble que sur les ruines d’un tremblement de terre on ait déversé des tombereaux d’objets hétéroclites. Et là où il n’y a pas de morts, la terre elle-même est cadavéreuse.
Nous traversons le Boyau International, toujours frissonnant de hardes omnicolores—cette tranchée informe à laquelle le désordre d’étoffes arrachées donne l’air d’avoir été assassinée—à un endroit où l’inégal fossé tortueux est en coude. Tout au long, jusqu’à une barricade terreuse formant barrage, des cadavres allemands y sont enchevêtrés et noués comme des torrents de damnés, quelques-uns émergeant de grottes boueuses au milieu d’une incompréhensible agglomération de poutres, de cordages, de lianes de fer, de gabions, de claies et de boucliers; au barrage, on voit un cadavre debout planté dans les autres; planté à la même place, un autre est oblique dans l’espace lugubre: cet ensemble paraît un grand morceau de roue envasé, une aile démantelée de moulin à vent; et sur tout cela, sur cette débâcle d’ordures et de chairs, sont semées des profusions d’images religieuses, de cartes postales, de brochures pieuses, de feuillets où des prières sont écrites en gothique, et qui se sont répandus à flots hors des vêtements éventrés. Ces paroles font semblant de fleurir de leurs mille blancheurs de mensonge et de stérilité ces rives pestiférées, cette vallée d’anéantissement.
Je cherche un passage solide pour y guider Joseph que sa blessure paralyse graduellement: il la sent s’étendre dans tout son corps. Tandis que je le soutiens et qu’il ne regarde rien, je regarde le bouleversement macabre par-dessus lequel nous fuyons.