Un feldwebel est assis, appuyé aux planches déchirées qui formaient, là où nous mettons le pied, une guérite de guetteur. Un petit trou sous l’œil: un coup de baïonnette l’a cloué aux planches par la figure. Devant lui, assis aussi, les coudes sur les genoux, les poings au cou, un homme a tout le dessus du crâne enlevé comme un œuf à la coque... A côté d’eux, veilleur épouvantable, la moitié d’un homme est debout: un homme coupé, tranché en deux depuis le crâne jusqu’au bassin, est appuyé, droit, sur la paroi de terre. On ne sait pas où est l’autre moitié de cette sorte de piquet humain dont l’œil pend en haut, dont les entrailles bleuâtres tournent en spirale autour de la jambe.
Par terre, le pied décolle d’une gangue de sang durci des baïonnettes françaises faussées, pliées, tordues par la puissance du choc.
Par une brèche du talus tailladé, on découvre un fond où se trouvent des corps de soldats de la garde prussienne agenouillés, semble-t-il, dans des poses de suppliants, et qui sont troués par derrière, de trous sanglants, empalés. On a tiré hors du groupe de ceux-là, sur le bord, un tirailleur sénégalais énorme, qui, pétrifié dans la position où il est mort, tordu, s’appuie sur le vide, y cramponne ses pieds, et qui fixe ses deux poignets coupés, sans doute, par l’explosion d’une grenade qu’il tenait: toute la face remuante, il semble mâcher des vers.
—Ici, nous dit un alpin qui passe, ils ont fait le coup du drapeau blanc—et comme i’s avaient affaire à des Bicots, tu parles si on les a ratés!... Tiens, v’là l’ drapeau blanc, justement, qu’ ces fumiers se sont servis.
Il empoigne et secoue une longue hampe qui gît là, et sur laquelle est cloué un carré d’étoffe blanche—qui se déploie innocemment.
...Une théorie de porteurs de pelles s’avance le long du boyau démantelé. Ils ont l’ordre de faire tomber la terre dans les restes des tranchées, de boucher tout, pour enterrer les corps sur place. Ainsi, ces travailleurs casqués vont accomplir, en cet endroit, œuvre de justiciers, en restituant leurs pleines formes à ces campagnes, en nivelant ces trous déjà à demi comblés par des chargements d’envahisseurs.
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De l’autre côté du boyau, on m’appelle: un homme assis par terre, appuyé à un piquet. C’est le père Ramure. Par sa capote et sa veste déboutonnées, on voit des bandages qui lui entourent la poitrine.
—Les infirmiers sont venus me panser, me dit-il d’une voix creuse et légère, pleine de souffles, mais on ne pourra pas m’emporter d’ici avant ce soir. Mais, je l’ sais bien, j’ vas passer d’un moment à l’autre.
Il hoche la tête: