—On se demandera, dit l’un. «Après tout, pourquoi faire la guerre?» Pourquoi, on n’en sait rien; mais pour qui, on peut le dire. On sera bien forcé de voir que si chaque nation apporte à l’Idole de la guerre la chair fraîche de quinze cents jeunes gens à égorger chaque jour, c’est pour le plaisir de quelques meneurs qu’on pourrait compter; que les peuples entiers vont à la boucherie, rangés en troupeaux d’armées, pour qu’une caste galonnée d’or écrive ses noms de princes dans l’histoire, pour que des gens dorés aussi, qui font partie de la même gradaille, brassent plus d’affaires—pour des questions de personnes et des questions de boutiques.—Et on verra, dès qu’on ouvrira les yeux, que les séparations qui sont entre les hommes ne sont pas celles qu’on croit, et que celles qu’on croit ne sont pas.

—Écoute! interrompit-on soudain.

On se tait, et on entend au loin le bruit du canon. Là-bas, le grondement ébranle les couches aériennes et cette force lointaine vient déferler faiblement à nos oreilles ensevelies, tandis qu’alentour l’inondation continue à imprégner le sol et à attirer lentement les hauteurs.

—Ça r’prend...

Alors l’un de nous dit:

—Ah! tout c’qu’on aura contre soi!

Déjà il y a un malaise, une hésitation, dans la tragédie du colloque qui s’ébauche, entre ces parleurs perdus, comme une espèce d’immense chef-d’œuvre de destinée. Ce n’est pas seulement la douleur et le péril, la misère des temps, qu’on voit recommencer interminablement. C’est aussi l’hostilité des choses et des gens contre la vérité, l’accumulation des privilèges, l’ignorance, la surdité et la mauvaise volonté, les partis pris, et les féroces situations acquises, et des masses inébranlables, et des lignes inextricables.

Et le rêve tâtonnant des pensées se continue par une autre vision où les adversaires éternels sortent de l’ombre du passé et se présentent dans l’ombre orageuse du présent.

*
* *

Les voici... Il semble qu’on la voie se silhouetter au ciel sur les crêtes de l’orage qui endeuille le monde, la cavalcade des batailleurs, caracolants et éblouissants,—des chevaux de bataille porteurs d’armures, de galons, de panaches, de couronnes et d’épées... Ils roulent, distincts, somptueux, lançant des éclairs, embarrassés d’armes. Cette chevauchée belliqueuse, aux gestes surannés, découpe les nuages plantés dans le ciel comme un farouche décor théâtral.