1o Quels sont les rapports du sentiment religieux avec l’intelligence ?

2o Quels sont les rapports du sentiment religieux avec la volonté ?

Forcé de nous restreindre, nous bornerons notre étude à la religion parfaite, le christianisme. Envisageons d’abord le premier problème : Quelles sont dans la vie chrétienne les relations du sentiment avec l’intelligence ?


En réalité, le mot intelligence recouvre d’une même étiquette deux éléments d’une très inégale valeur : la raison d’une part, et de l’autre, l’intelligence proprement dite. Cette distinction, que les empiristes purs refusent ou négligent de faire, s’impose : sans elle il est impossible de rendre justice à la réalité des choses psychologiques.

La raison est l’ensemble des lois qui sont la condition même de l’expérience, et lui préexistent logiquement, quoiqu’elles ne passent de la puissance à l’acte et ne se réalisent au concret que par, dans et avec l’expérience. C’est donc l’ensemble des lois et principes qui sont la condition même de la vie sensible : sensation et perception, de la vie affective : sentiments et émotions, de la vie morale : volonté et pratique du bien, et enfin de la vie sociale et de la vie religieuse. Ces lois et principes rationnels, au nombre desquels doit être inscrite la loi morale, sont innés, donnés dans notre constitution.

Dans un sens, c’est la raison qui a la primauté, puisque c’est elle qui promulgue la loi à laquelle la vie affective doit se soumettre ; dans un autre sens, pourtant, c’est à la vie affective que cette primauté revient, car la vie affective, c’est l’être, tandis que la loi morale est une règle abstraite qui n’existe que par et pour l’être concret ; la règle suppose quelque chose à régler, elle se rapporte aux désirs, aux inclinations, aux tendances, et n’aurait plus d’objet si on supprimait le sentiment. La vie affective, c’est ce que l’individu est en fait ; la loi morale, c’est ce que la vie affective doit être.


Tandis que la raison est la faculté des lois, l’intelligence proprement dite est la faculté des idées. Laissant de côté la question difficile des origines[43], on peut dire que, dans la vie chrétienne actuelle, l’idée est sans aucun doute étroitement mêlée au sentiment religieux, comme elle l’est au sentiment social, et qu’en sus de cette alliance indissoluble de simultanéité, il y a des relations réciproques et inverses de succession, et plus que de succession, de causalité. Émotion et idée se développent intérieurement l’une à l’autre dans une incessante réaction mutuelle, et, normalement, chacune des deux s’enrichit de tout ce qui enrichit l’autre.

[43] Voici le point de vue auquel, le cas échéant, on se placerait pour résoudre cette question : La raison, comme telle, ne contient pas Dieu d’une façon explicite et immédiate. Dieu n’est pas réductible à une loi, il est un être. Il suffit à la raison pour sa gloire de contenir des principes indispensables à l’aide desquels l’homme pourra s’élever à Dieu par son intelligence et qui permettront à la vie religieuse de naître et de fonctionner. — D’une manière générale, tout exercice de l’intelligence réclame une expérience préalable ; l’intelligence ne peut travailler que sur des données qu’elle élabore lorsqu’elles lui ont été fournies par l’expérience. L’intelligence, dans le domaine religieux, ne déroge pas à cette règle. Toutefois, une seconde distinction ici s’impose. Ce que l’intelligence religieuse implique avant elle, c’est simplement l’expérience sensible, la première en date de toutes les expériences ; elle suppose à vrai dire non seulement l’expérience sensible, mais certaines interprétations intellectuelles de ces expériences sensibles. Par ses sens, l’homme primitif subit la pression du milieu extérieur, il réagit contre ces impressions multiples et confuses, il leur applique les principes cardinaux de la raison, il conçoit un monde extérieur : nature et humanité. L’idée religieuse, sous sa forme élémentaire, surgit d’une nouvelle application des lois rationnelles de causalité et de finalité à ce monde extérieur ainsi conçu : l’individu se rattache, avec la nature elle-même et l’humanité, à un être ou à des êtres supérieurs, divins. En effet, comme l’a proclamé saint Paul, « les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages » (Rom. I, 20). L’idée religieuse se complète et s’épure par une nouvelle application de la raison (lois de moralité) à l’individu, à la société et à Dieu. — La première idée religieuse n’a donc pas suivi chronologiquement le premier sentiment religieux. L’a-t-elle précédé ? ou bien idée et sentiment ont-ils jailli ensemble dans un même élan de l’être tout entier ? Il est difficile de le décider. Une réponse unique n’est peut-être pas de mise. Qui sait si les deux possibilités ne se sont pas réalisées toutes deux parmi les divers membres de l’humanité primitive ? Quoi qu’il en soit, la première émotion religieuse a nécessairement dû envelopper une croyance, un jugement, une notion. Sans cet élément intellectuel, la première émotion religieuse n’aurait pas été religieuse.