Comme dans tous les domaines, dans le domaine religieux aussi, le sentiment est la force qui met en branle l’intelligence, lui donne l’impulsion, se sert de cet instrument compliqué comme d’un outil, l’emploie à ses fins, et tend à la perfectionner par l’exercice même qu’il lui impose. Comme dans tous les domaines, dans le domaine religieux aussi, la science dépend de l’expérience. Qui parum sentit, parum scit, a dit fort justement Œtinger, et la théorie de Schleiermacher est vraie d’après qui la dogmatique travaille sur un objet donné, la conscience chrétienne, prise à un moment précis de son développement, et en traduit les expériences intimes en langage scientifique. La dogmatique n’est qu’un effort pour égaler l’intelligence à la vie. Quelles différences doctrinales entre un saint Augustin et un Luther, un Calvin et un Spener ou un Zinzendori, un Wesley et un Whitefield, un frère morave et un docteur écossais ou genevois !… Quelles différences même entre un Bossuet, un Fénelon, un Pascal, un Vincent de Paul ! Bien plus, quelles différences déjà entre un saint Jean, un saint Jacques, un saint Pierre, un saint Paul ! Ces noms désignent en vérité presque autant de dogmatiques diverses. Il est incontestable que, pour une bonne part tout au moins, ces divergences doctrinales sont comme le reflet de divergences plus profondes, et que la vie affective particulière de chacun de ces grands chrétiens a donné une coloration et une orientation toute spéciale à leur pensée. Et qui sont, dans le domaine de la spéculation, les grands rénovateurs sinon ceux qui ont eu le courage et la puissance de revenir par l’expérience intime à la vue directe et au contact immédiat des choses, après s’être d’abord dégagé des attitudes routinières et de l’érudition livresque ; qui, après avoir cherché quand il le fallait à dissoudre par la critique l’enveloppe de mots qui recouvrait la vérité, ont rendu à tous les éléments de celle-ci leur sens psychologique profond, ont vivifié leur pensée réfléchie, l’ont baignée de réalité, ont éprouvé leurs idées au contact de l’être, et serrant toujours de plus près le réel, ont apporté une philosophie et une théologie concrètes, fruit de la méditation et de la vie ?

Le sentiment précède ainsi et conditionne la connaissance scientifique. Il arrive de même qu’il précède et conditionne la connaissance simple et populaire, sans prétention, et, par exemple, que telle âme soit convertie, sans se douter seulement qu’elle l’est. Il y a peut-être peu de phénomènes psychologiques plus surprenants au premier abord que celui-là, mais il n’y en a pas de plus authentique. Après avoir passé toute une matinée en prières sur une colline couverte de forêts, « tout à coup, sans savoir comment, Finney s’aperçoit qu’une paix inconnue remplit son âme. « Qu’est-ce que cela ? se dit-il. Je n’ai plus le sentiment de mon péché ; j’aurai contristé le Saint-Esprit par mon importunité. Oui, c’est bien cela. Comment un pécheur tel que moi a-t-il eu l’audace de prendre Dieu au mot ? C’était un acte d’outrecuidance, un blasphème. J’ai peut-être commis le péché contre le Saint-Esprit. » Incapable de rien comprendre à cette absence complète de sentiment du péché, Finney cherche à le réveiller dans son âme. Impossible : ses pensées, malgré qu’il en ait, se détournent de lui-même pour se fixer sur Dieu avec une douceur inexprimable. » Un peu plus tard, Finney s’explique sa situation : « Le dogme de la justification par la foi, dit-il, m’a été enseigné comme une vérité d’expérience… Du moment où, dans le bois, j’avais cru, la conscience de condamnation m’avait été ôtée, et c’était pour cela que tous mes efforts pour rappeler dans mon âme le sentiment du péché avaient été vains[44]. »

[44] M. Frommel a relevé un trait analogue dans la conversion de Nettleton. Là aussi il y a « un changement effectif des dispositions de son cœur, antécédent à la connaissance qu’il en a… La surprise qu’il en éprouve, son effroi d’avoir perdu jusqu’à la conviction de son péché, la manière naïve surtout et tout empirique dont il s’assure de la transformation qui, à son insu, vient de s’opérer en lui, démontrent que quelque chose s’est passé au plus intime de son être, à quoi, s’il en a fourni les conditions, sa volonté consciente n’a point participé ». (La Foi et la Vie, 16 janvier 1901.)

Si telle est l’influence et la priorité du sentiment sur l’idée, inversement aussi, l’intelligence peut agir sur les tendances et les désirs pour les modifier. Chaque idée n’a-t-elle pas comme son timbre émotif spécial, sa résonnance affective possible ? C’est en maintenant certaines idées dans le champ de la conscience, en évoquant certaines images, qu’on peut modifier la partie affective de son être. Historiquement, on peut dire que le progrès du sentiment est lié à celui de l’intelligence ; et que le sentiment, d’abord en quelque sorte homogène, vague et confus, n’acquiert d’individualité, d’existence différenciée, ne se spécialise que grâce à l’idée et reçoit de l’idée ses nuances, ses teintes délicates, ses développements divers. Bien plus, dans l’état actuel du Christianisme, il y a incontestablement des idées qui sont pour l’individu antérieures à toute expérience chrétienne de sa part, et qui, bien loin de dériver de son expérience individuelle, la conditionnent et la provoquent. Jamais, si on ne lui avait parlé d’abord clairement ou obscurément de l’Évangile, un chrétien ne tirerait de son expérience religieuse l’idée de l’existence de Jésus-Christ, des prophéties réalisées en sa personne, de la mort et de la résurrection corporelle de l’homme-Dieu. C’est qu’aussi bien, sans des connaissances de ce genre — nous n’avons nulle intention d’en dresser ici la liste, — sans certaines connaissances détaillées ou fragmentaires, pures ou mêlées d’erreur, peu importe, l’expérience religieuse elle-même de cet individu ne se serait jamais produite. Cet homme se convertit : qu’est-ce à dire, sinon que la vérité chrétienne devient pour lui un principe d’unification intime, pénètre et colore peu à peu de sa nuance tout le contenu de sa vie ? Au lieu qu’elle était jadis en lui stérile, froide et morte, aujourd’hui il la pratique intérieurement, et la vérité devient ainsi une habitude de son moi tout entier, une habitude informatrice qui influe sur chacun de ses actes, une force qui met en jeu et multiplie toutes ses énergies. Désormais il vit ses idées. Et vivre une idée, c’est la nourrir, la renouveler sans cesse par l’accession d’autres idées ; c’est la pétrir par la réflexion en vue de lui assurer une efficacité durable, de la rendre praticable, de l’adapter à la réalité et d’adapter la réalité à elle, c’est mettre en elle toute son âme, c’est voir l’univers entier à travers elle, c’est y verser tous les flots de sa vie intérieure, c’est y croire sans interruptions ni limites au lieu de lui réserver des moments et des domaines, c’est la prendre comme levier du progrès spirituel ; vivre une idée, c’est la convertir en sa propre substance, l’intégrer à son moi, l’organiser avec l’ensemble de sa vie. Qui mesurera la puissance incalculable de l’idée ?

Pour appuyer ma thèse, j’emprunterai mes arguments à l’un des psychologues religieux qui paraissent au premier abord lui être le plus contraires. Dans les remarquables articles[45] où il raconte et étudie divers cas de conversion, M. Frommel nous apprend — je reproduis ses propres expressions — qu’« une pensée frappa subitement Nettleton, une idée le troubla beaucoup et laissa dans son esprit une impression ineffaçable… » Quelque temps après, « des paroles de l’Écriture transpercent son âme — je continue de citer — les doctrines évangéliques de la souveraine grâce et de l’élection divine deviennent pour lui la cause de troubles profonds. Ces pensées déchiraient son cœur. » Et M. Frommel conclut sur Nettleton que « les doctrines et les influences intellectuelles du christianisme ne sont pas absentes de sa conversion, puisqu’il entend des prédications, lit sa Bible et des ouvrages de piété ». Converti, Nettleton devient convertisseur. Et M. Frommel dépeint en ces termes la prédication expérimentale de Nettleton : « La doctrine n’était point absente… Armé de la doctrine, le prédicateur descendait au plus profond des cœurs[46]. » Enfin, Adolphe Monod, cité par M. Frommel, écrit : « Un jour, c’était le 21 juillet 1827, me promenant dans les rues de Naples, accablé comme toujours par une mélancolie sans consolations, je me dis tout d’un coup : d’autres ont été tristes avant toi, ils ont trouvé la paix dans l’Évangile. Pourquoi ne l’y trouverais-tu pas ? Sous l’impression de cette pensée, je rentrai chez moi, je me jetai à genoux, et je priai comme je n’avais encore prié de ma vie. A partir de ce jour, une vie intérieure commença pour moi… et une fois engagé dans cette voie, le Dieu de Jésus-Christ auquel je venais d’apprendre à me confier, a fait peu à peu le reste. »

[45] La Foi et la Vie, du 1er janvier au 16 avril 1901.

[46] De même le gradué d’Oxford, dont M. Leuba a publié et dont M. Frommel a traduit l’autobiographie, ne cache pas le rôle important joué dans sa conversion par des textes bibliques, des paroles… des idées.

Il y a donc, entre l’intelligence et le sentiment, d’incessantes relations mutuelles. Si on nous demande là-dessus : de ces deux termes, en est-il un qui doive être considéré comme principal ? L’intelligence est-elle le pouvoir régulateur et souverain auquel il faille tout subordonner ? Est-elle fondée à réclamer qu’on lui reconnaisse une primauté de juridiction parmi les manifestations diverses de la vie consciente ? Doit-elle gouverner dans l’homme ? Nous répondrons sans hésiter : l’intelligence est une lumière qui nous guide et non une force qui se suffit, c’est un auxiliaire et non un chef.

Certes, c’est un auxiliaire indispensable et une lumière sans laquelle il est inévitable de s’égarer. Il y a erreur et péril à déprécier l’intelligence, à prêcher un abandon paresseux de la pensée claire et maîtresse de soi pour je ne sais quel rêve obscur d’une équivoque mysticité. Un gracieux conteur, M. T. de Wyzewa, écrivait naguère : « Si nous devons, comme nous l’ordonne Notre Seigneur Jésus-Christ, arracher l’œil droit, couper la main droite, qui font tomber dans le péché, nous devons nous efforcer surtout de détruire en nous l’intelligence, cette soi-disant faculté de savoir et de penser ; car toute science est vaine, toute pensée est vaine, et c’est d’elle que naît toute la souffrance qui est dans le monde. » Bien des mystiques, j’allais dire des sentimentalistes chrétiens, seraient disposés à contresigner ces paroles. Nous n’en sommes pas réduit aux suppositions ou aux procès de tendances. Pour nous borner à trois exemples pris dans des sphères différentes, Saint-Cyran déclarait à Arnauld : « Il n’y a rien de si dangereux que de savoir. » Saint Vincent de Paul ne craignait pas de dire aux jeunes gens qui entreprenaient des études de théologie que les personnes grossières et ignorantes font pour l’ordinaire mieux l’oraison que les hommes savants, et que Dieu prend plaisir à se communiquer aux simples, parce qu’ils sont plus humbles que les doctes qui ont pour l’ordinaire quelque bonne opinion d’eux-mêmes ; que l’orgueil perdait les savants, comme il avait perdu les anges ; que le plus petit démon des enfers en savait davantage que le plus subtil philosophe et le plus profond théologien de la terre ; que Dieu n’a point besoin des savants pour faire ses œuvres[47]. » Après cela, on se demande avec curiosité s’il s’est trouvé beaucoup de jeunes gens, amis de saint Vincent, pour s’adonner avec enthousiasme aux labeurs scientifiques ! En Allemagne, il est à déplorer que le piétisme dont Spener était le chef n’ait pas hésité à accréditer ce préjugé funeste, si répandu depuis et si indéracinable en certains milieux, que la science et la piété sont incompatibles, que la science est même nuisible à la vraie piété. Qu’en résulta-t-il ? C’est qu’un demi-siècle après, le piétisme se trouva tout aussi impuissant que l’ancienne orthodoxie à opposer une digue au torrent du rationalisme qui envahit avec une rapidité effrayante les universités et les chaires. Et l’on peut accuser le piétisme, en négligeant la science, d’avoir préparé indirectement et sans le vouloir, le triomphe du rationalisme.

[47] Biographie de saint Vincent de Paul, par Abelly, t. II, p. 295.