Les assertions fantaisistes de M. de Wyzewa trouvent leur réfutation dans les belles et fortes paroles de M. Fallot : « Il n’est piété plus opposée à celle de Jésus que la piété qui renonce à penser. Dans ses enseignements, rien de systématique sans doute, mais aucun mot qui ne soit marqué de l’empreinte d’une intelligence toujours en éveil… La vie parfaite implique au reste une plénitude de conscience qui ne peut exister sans un appel constant à l’intelligence. Celui qui recommandait d’aimer Dieu de toute son intelligence (Marc XII, 33), mettait son intelligence dans chacune de ses paroles, en sorte qu’il atteignait à cette simplicité merveilleuse, qui est le privilège d’une pensée maîtresse d’elle-même[48]. »

[48] Qu’est-ce qu’une Église ? p. 39.

Mais si l’intelligence doit être maintenue, elle ne doit pas dominer. Ce serait tomber dans l’intellectualisme que de lui laisser prendre le premier rang. — L’intellectualisme ! je n’ignore pas qu’on a usé et abusé du terme pour flétrir les objets divers de désapprobations plus ou moins légitimes. L’intellectualisme est devenu comme une sorte de monstre, qui, au fur et à mesure des besoins de la polémique, et pour la commodité du discours, se grossit de toutes les erreurs, de tous les préjugés, de toutes les contradictions qu’il est possible à un auteur ingénieux de découvrir chez ceux qui ne pensent pas comme lui. Puisqu’il est entendu que le mot intellectualisme doit être pris en un sens péjoratif, déclarons du moins et proclamons bien haut que ce n’est pas être intellectualiste que de croire à l’influence des idées sur les sentiments, et de se préoccuper de la doctrine, c’est-à-dire, après tout, de la vérité. Ce n’est pas être intellectualiste que de se refuser à tout absorber dans l’émotion, tout, y compris la raison elle-même. Ce n’est pas être intellectualiste que de se refuser à ramener la loi morale au sentiment pur. L’intellectualisme véritable et damnable, c’est celui qui consiste à attacher tant d’importance à la doctrine, œuvre de l’intelligence, qu’on la lui accorde presque toute, que de moyen on la transforme en but, et qu’on en vient à mesurer au degré de l’orthodoxie la valeur morale et religieuse des autres et de soi-même. — Il y a deux voies, semble-t-il, par où l’intellectualisme peut se glisser dans une âme religieuse : la voie ecclésiastique, et la voie scientifique[49]. D’une part, un homme d’Église qui croit à l’influence des doctrines sur la piété et qui se tient, de ce chef, pour obligé de les défendre contre ceux qui les attaquent, peut se laisser aisément aller par réaction à dépasser son propre point de vue, à exagérer le rôle et la valeur des dogmes, et même il peut s’habituer si bien à prôner les idées, que la vie lui glisse entre les doigts sans qu’il s’en doute et qu’il ne retienne que la doctrine. Après s’être attaché à la doctrine pour la vie, on s’attache à la doctrine pour la doctrine, de même, suivant une comparaison empruntée à Stuart Mill, que l’avare, après avoir aimé l’argent pour les jouissances qu’il procure, finit par aimer l’argent pour l’argent. D’autre part, un savant chrétien — Scherer n’en a-t-il pas fourni à l’Église et au monde une illustre et triste démonstration ? — peut débuter par mettre au premier plan le sentiment en pratique et en théorie. Mais voici, à force de réfléchir, d’étudier, d’analyser, de spéculer, il contracte comme une hypertrophie de l’intelligence, à laquelle court le risque de correspondre bientôt une atrophie symétrique du sentiment ; car on dirait parfois que notre être psychique ne dispose que d’une quantité limitée de force mentale, et que lorsque cette force se porte en abondance sur un point, il faille qu’elle manque ailleurs. Alors le groupe des sentiments religieux se dissout comme par morceaux, la sphère affective se rétrécit de plus en plus ; on continue quelque temps encore à mettre l’émotion au premier plan en théorie, tandis qu’elle a déjà baissé dans la vie. Et peu à peu la théorie s’ébranle pour suivre et rejoindre la pratique, la dissolution menaçante est là ; finalement on perd tout, la doctrine comme la vie !

[49] M. Murisier a divisé en deux groupes les maladies du sentiment religieux : 1o maladies causées par l’hypertrophie de l’élément individuel de l’émotion religieuse ; 2o maladies causées par l’hypertrophie de l’élément social de l’émotion religieuse. — D’une manière analogue, on pourrait dire que l’intellectualisme, qui consiste dans l’atrophie de l’émotion religieuse tout entière par rapport à l’intelligence, peut avoir une double origine : 1o une origine individuelle (= scientifique) ; 2o une origine sociale (= ecclésiastique).

L’intellectualisme n’est pas une maladie imaginaire, comme quelques personnes semblent parfois trop portées à se le figurer. Il a sévi à maintes et maintes époques dans la chrétienté. Inconnu lors de la première prédication apostolique, alors que l’Évangile était encore dans toute la fraîcheur de sa divine originalité, il s’est introduit dans les Églises chrétiennes dès qu’elles ont commencé à s’organiser et à se propager des pères aux enfants. L’épître de Jacques nous met en présence de communautés chrétiennes dont les membres se contentaient de professer la bonne doctrine, mais se souciaient trop peu d’agir en conséquence. Intellectualistes sont souvent les premières confessions de foi. Le Symbole Quicunque, dit d’Athanase, prononce la damnation éternelle de ceux qui ne croient pas au dogme de la Trinité formulé dans ce Symbole. Ces anathèmes catholiques ont été reçus dans plusieurs de nos confessions de foi protestantes, comme le font observer non pas seulement MM. Ménégoz[50] et Wilfred Monod[51], mais aussi M. Jalaguier, qui ne craint pas d’écrire : « Cette erreur fatale a dominé pendant des siècles en théologie comme en pédagogie, et c’est ce qui explique l’empire du dogmatisme (Symbole d’Athanase). Elle était générale à l’époque de la Réformation, et elle faussa ou rétrécit sous bien des rapports cette grande restauration religieuse. Elle se pose comme un principe jusque dans les confessions de foi (conf. helv.)[52]. » Le piétisme de Spener, la théologie de Schleiermacher ne furent pas autre chose que des protestations et des réactions contre un intellectualisme dominant. Et M. Jalaguier, à propos du « Réveil » du XIXe siècle, déclare que « trop souvent, dans la lutte contre le déisme socinien qui avait tout envahi, le zèle de la doctrine a fait négliger le travail de la sanctification[53] ».

Si l’on veut des exemples particuliers, un bon type d’intellectualiste peut être fourni par Bayle, dont les conversions religieuses successives ont été de simples changements d’opinions, fondés sur des argumentations rationnelles et parfaitement étrangères à sa vie morale. « 1669, le mardi 19 mars, changé de religion ; le lendemain, repris l’étude de la logique. » C’est avec cette froideur que Bayle note sa conversion au catholicisme dans son journal. Il n’y avait, paraît-il, en cet événement, rien qui pût l’émouvoir : ce n’était que la conclusion d’un raisonnement. — Parlant de son état avant sa conversion véritable, Wesley écrit : « Quant à la foi qui sauve, j’en ignorais la nature, croyant qu’elle n’était autre chose qu’une ferme adhésion à toutes les vérités contenues dans l’Ancien et le Nouveau Testament. » — Lorsque l’abbé Miel quitta Rome, l’âme assombrie par tout ce qu’il y avait vu en fait de morale et de piété, un révérend père auquel il faisait part de son désenchantement ne chercha pas à nier ni même à atténuer la vérité des constatations de Miel. « Oui, répondit-il, j’en suis surpris et affligé, et je le déplore comme vous. Cependant… il y a à tout cela une ample compensation. » « Laquelle donc ? » s’écria Miel. Et le révérend Père de répondre : « Ils ont la foi ! » Dans la pensée de ce digne homme la foi, la foi seule, et quelle foi ! une croyance superstitieuse et formaliste tenait lieu de toutes vertus, de tout bien, de toute vraie émotion religieuse. — Dans une conversation avec Ami Bost, un missionnaire anglais orthodoxe, bien salarié, se moquait un jour de la pauvre paie des pasteurs libéraux de Genève : « C’est une chose dure que d’être ministre socinien, disait-il, on n’a que deux mille francs par an dans cette vie, et on est perdu dans l’autre ! »

[50] Publications diverses sur le fidéisme, p. 260, 266.

[51] L’Espérance chrétienne, 2e vol. : « Le Royaume », p. 360, note 2.

[52] Introduction à la dogmatique, p. 68.

[53] Ibid., p. 59.