Eh bien ! messieurs, le chrétien doit savoir se garder de cet intellectualisme qui se contente de saisir une poussière d’idées mortes, qui coupe l’idée de ses communications avec le réel pour en faire un petit monde clos isolé au sein de la vie. Il doit se rendre compte que par elles-mêmes les doctrines ne sont que des abstractions ; et que pour les vivifier, pour leur donner une signification réelle et les rendre capables de mordre sur les âmes, il faut des expériences de l’ordre affectif, des données concrètes. Il doit se rendre compte que le fond de l’être humain, c’est l’appétit au sens de Spinoza, c’est le sentir et non le penser. Il doit se rendre compte que la doctrine n’a de sens que par la qualité d’âme qu’elle révèle ou produit, il doit se rendre compte enfin qu’il ne faut voir la valeur des vérités théologiques que dans la puissance de vie qu’elles renferment, dans le mouvement et l’impulsion qu’elles communiquent à l’âme qui les reçoit, dans le dynamisme psychique dont elles sont le véhicule, dans l’attitude intime, et pour ainsi dire, les gestes intérieurs qu’elles provoquent chez le chrétien qui les pense jusqu’au fond et les rattache aux sources primordiales et intarissables de sa vie cachée.


Si telles sont, si telles doivent être les relations du sentiment religieux avec l’intelligence, comment résoudrons-nous le second des deux problèmes que nous avons soulevés : celui des rapports du sentiment religieux avec la volonté ?


En réalité, le mot sentiment recouvre d’une même étiquette deux éléments de très inégale valeur : l’état de plaisir ou de douleur, d’une part, et de l’autre, la tendance, le désir, l’inclination. Ces deux ordres de phénomènes psychologiques ont des caractères fort différents : la tendance est essentiellement active ; le plaisir ou la douleur sont essentiellement passifs. L’inclination est une donnée première, antérieure, profonde ; le plaisir et la douleur sont des états secondaires, postérieurs, relativement superficiels. Le plaisir suppose avant lui la vie, l’activité ; il naît de la satisfaction d’une tendance, donnée elle-même dans l’organisation physique et mentale primitive. Quand on dit que l’élément affectif est le fond de l’être, on formule la vérité, si on entend par là que le fond de l’être, c’est le désir ; mais on exprime une erreur si on veut dire que le fond de l’être, c’est le plaisir et la douleur. — La tendance et la volonté se rapprochent et se ressemblent en ceci qu’elles sont toutes deux actives. C’est ce qui explique que tant de penseurs les aient confondues. Schopenhauer, par exemple — et il a été suivi sur ce point par Secrétan — a écrit un de ses plus brillants et solides chapitres sur le primat de la volonté ; mais MM. Ribot et Pillon nous préviennent qu’il ne faut pas se laisser abuser par l’équivoque du mot volonté ; car, pour Schopenhauer, vouloir, c’est désirer, aspirer, fuir, espérer, craindre, aimer, haïr, c’est-à-dire que pour Schopenhauer, la volonté comprend non seulement la volonté, mais le désir. Il ne reste plus alors, pour caractériser le sentiment, que le plaisir et la douleur : c’est le point de vue de MM. Bouiller, Léon Dumont, etc. C’est aussi celui de M. Gretillat qui refuse de voir dans la religion une affaire de sentiment, pour ne pas y voir une pure jouissance. Son siège, assure-t-il, ne peut être que l’organe de la volonté, le cœur : langage qui ne laisse pas d’être un peu surprenant. Si nous nous rangions à l’opinion et à la terminologie de Schopenhauer et de M. Gretillat, nous n’hésiterions pas à déclarer, qu’en effet, ce n’est pas le sentiment, mais la volonté qui est le fond de l’être. Mais il est plus exact, psychologiquement, d’éviter la confusion entre le désir et la volonté, tout autant que la confusion entre le désir et la jouissance : La tendance est continue, tandis que la volonté proprement dite est discontinue. La tendance est l’origine et le but : la volonté est le moyen. La tâche de l’agent moral est de constituer en soi un ensemble harmonieux et cohérent de tendances purifiées et conformes à la loi morale, ce qui suppose l’anéantissement de certains désirs, la purification de certaines tendances, la création d’inclinations nouvelles qui soient notre œuvre. La volonté a donc à travailler sur les tendances existantes et à en créer de nouvelles.


Au point de vue religieux, il est capital de distinguer nettement ces trois termes : jouissance, inclination, volonté.

Pour avoir manqué la distinction entre l’inclination et la jouissance, il est arrivé que plusieurs hommes religieux, voulant attribuer au sentiment la première place, se sont figuré qu’il la fallait donner au plaisir et à la douleur. Certes, la tristesse et la joie, qui sont les formes supérieures de la douleur et du plaisir, jouent un rôle considérable, un rôle légitime et normal dans la vie religieuse saine et complète. La tristesse religieuse ! voulez-vous savoir ce que c’est ? Lisez ces récits si divers de conversions et de réveils dont l’étude est aussi instructive au point de vue scientifique qu’elle est utile et féconde pour les progrès de la foi. Voyez ces jeunes gens et ces vieillards, ces hommes et ces femmes abattus, désespérés, qui sanglottent dans une angoisse cruelle, qui cherchent du soulagement sans en pouvoir découvrir, qui se traînent d’un lieu à l’autre la tête pendante sur la poitrine, qui s’agitent et s’inquiètent sans sommeil sur leur couche et passent leurs nuits à pleurer et à gémir. Demandez-leur la cause de cette agonie. Ils vous répondront qu’ils se sentent comme au bord d’un abîme sans fond de douleur et de perdition éternelles ; qu’ils fléchissent sous le fardeau accablant de leurs péchés. Vous les verrez frissonner, éclater en pleurs, et tomber dans un état de prostration physique et morale effrayant à voir. Ce jeune homme quitte un soir une réunion religieuse en proie à de véritables tortures. Il ne peut se résoudre à rentrer dans sa demeure. Il passe sa nuit à errer par la ville, s’arrêtant parfois devant la porte de quelque chrétien et se demandant s’il ne fera pas lever toute la famille, afin qu’on prie pour lui, et le malheureux, poursuivi par les terreurs de la colère à venir, se résigne douloureusement à attendre le jour pour implorer le secours de ses frères.

Après la tristesse, la joie. Reprenez les récits de conversions et de réveils que nous venons de feuilleter, et relisez les témoignages enthousiastes et débordants de ceux qui tout à l’heure se lamentaient. Quels changements dans leurs traits ! Un sourire calme et plein d’une douce sérénité a remplacé l’expression de découragement. Le fardeau a disparu. L’inquiétude s’est évanouie. Savez-vous qu’il leur semble voir Jésus à leur droite, oui, Jésus leur souriant d’un sourire plein d’amour ? A cette vue, leur âme se remplit d’une joie ineffable et triomphante. Celui-ci, sur son lit de mort, s’écrie : « Je suis aussi heureux que je puis l’être sur la terre, et aussi assuré du ciel que si j’y étais. » Cet autre se met à parcourir sa chambre comme ravi en extase : il a entrevu les splendeurs de l’éternité bienheureuse. Jamais spectacle plus magnifique ne s’est offert aux regards d’un mortel. Il court à la fenêtre appelant de tous ses vœux le jour, afin d’aller dire à tous comment il a trouvé son Sauveur. Bientôt l’aurore étincelante paraît et la lumière du dehors vient faire fête à la lumière du dedans. Jamais, non, jamais, les oiseaux n’avaient fait retentir les airs de chants si suaves et si mélodieux ! Jamais la nature entière n’avait paru si radieuse, si parfumée ! Les prés, les champs, les fleurs ont revêtu une beauté inconnue. La nature elle-même est comme née de nouveau.

Si j’ai choisi mes exemples dans les récits de réveils, c’est que la tristesse et la joie y sont plus accessibles à l’observation et s’y montrent à nous comme dans un relief grossi. Mais quel est le chrétien, qui n’ait jamais constaté autour de lui et senti en lui-même au moins quelque chose de ces fortes et pénétrantes émotions[54] ?