[54] Il est d’ailleurs parfaitement certain que ces émotions varient soit d’intensité, soit de nature, avec les temps et les milieux. En ce qui concerne même les « réveils » proprement dits, elles paraissent n’être pas tout à fait exactement identiques dans ceux de Finney ou de Wesley, par exemple, et dans ceux de Moody…

Je comprends, certes, ceux qui recommandent aux chrétiens de les rechercher. Ne sont-elles pas les symptômes d’événements internes profonds ? Et si on tient à la réalité, n’est-il pas naturel qu’on tienne par là même à ce qui en est normalement le signe et l’effet ? « Sentez votre misère, dit saint Jacques ; soyez dans le deuil et dans les larmes ; que votre rire se change en deuil, et votre joie en tristesse. » Et saint Paul, d’autre part, s’écrie : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ; je le répète, réjouissez-vous. Soyez toujours joyeux[55]. » D’ailleurs si, dans le fond, et à l’origine toute première, c’est la tendance qui précède le plaisir et qui le produit, il arrive aussi, ensuite, que le plaisir influe sur la tendance, la provoque, la développe et agit par là sur la volonté. Quand on a éprouvé les douceurs et les délices de la foi, les jouissances ressenties ont leur répercussion sur la tendance religieuse elle-même, et, à travers l’amour pour Dieu, sur le vouloir, l’obéissance à Dieu. On a joui. Parce qu’on a joui, on désire et on aime. Parce qu’on désire et qu’on aime, on veut. Jouissance, inclination, volonté, voilà l’ordre que la nature et la grâce s’accordent à suivre souvent.

[55] Dans le volume intitulé le Réveil Américain ou la puissance de la prière, on rencontre de temps à autre sur la bouche des chrétiens qui s’occupent de la conversion de leurs frères des questions telles que celles-ci : « Ces réunions vous ont-elles fait du bien ? Vous sentez-vous pécheresse ? Éprouvez-vous une véritable horreur de vos péchés ? Êtes-vous heureux dans votre foi ? »

Et néanmoins l’âme humaine est si complexe, les ressorts délicats qui font mouvoir cette étonnante machine sont si faciles à fausser, qu’on ne saurait ériger en signe certain ou en condition nécessaire du début et de la continuation de la vie chrétienne les états pénibles ou agréables de la sensibilité.

Les faits nous prouvent que la vie spirituelle peut être présente, parfois, lors même que ces symptômes réguliers de sa présence font défaut. Ils ont manqué en grande partie, sinon totalement, dans la conversion de Wesley : « Vers neuf heures moins un quart, en entendant la description que Luther fait du changement que Dieu opère dans le cœur par la foi en Christ, je sentis que mon cœur se réchauffait étrangement. Je sentis que je me confiais en Christ, en Christ seul pour mon salut, et je reçus l’assurance qu’il avait ôté mes péchés, et qu’il me sauvait de la loi du péché et de la mort. Je me mis alors à prier de toutes mes forces pour ceux qui m’avaient le plus outragé et persécuté. Puis, je rendis témoignage ouvertement, devant les personnes présentes, de ce que j’éprouvais en mon cœur pour la première fois. L’ennemi me suggéra bientôt : « Ceci ne peut être la foi : car où est ta joie ? » Mais j’appris bientôt que, si la paix et la victoire sur le péché sont étroitement liées à la foi au Chef de notre salut, il n’en est pas ainsi de ces transports de joie, qui l’accompagnent ordinairement, surtout chez ceux qui ont passé par une angoisse profonde, mais que Dieu se réserve de dispenser ou de refuser selon son bon plaisir[56]. » Adolphe Monod à son tour, dans la période antérieure à sa conversion, écrit, en parlant des doctrines chrétiennes : « Ces idées ne parlent point à mon cœur… Cette orthodoxie est un sacrifice trop pénible de tous mes sentiments naturels ; je ne sens pas ce qu’elle enseigne et je sens ce qu’elle n’enseigne pas. » C’est le sentiment qui l’empêche de devenir chrétien. Et quand il se convertit, c’est à la fois contre ses sentiments naturels et sans émotions chrétiennes. « Je ne suis pas encore très heureux, ni constamment heureux, dit-il, en parlant de son état immédiatement après sa conversion, parce que le sentiment de la présence et de l’amour de mon Dieu ne m’est ni continuel, ni vif… Mais cette tristesse n’a rien de désespéré : je sais trop bien que Dieu peut y mettre fin quand il voudra, et qu’il le voudra quand il le faudra. » Sur quoi M. Frommel, fort justement, ajoute : « Quant à la crise psychologique elle-même, elle n’offre rien de violent. L’émotion n’y joue qu’un rôle secondaire ; tout se concentre dans la volonté. »

[56] John Wesley, par Matthieu Lelièvre, 3e édit., p. 76-77.

Et ce n’est pas seulement au moment de la conversion que cette absence ou cette atrophie de la sensibilité religieuse peut se produire. Tel chrétien qui jouit à peine de sa foi, en est possédé : il y donne sa vie. Ami Bost, dans ses mémoires, avoue, à maintes et maintes reprises, la privation de joie spirituelle, l’absence de tout amour sensible pour Dieu, le défaut de jouissance dans sa vie chrétienne. « Il me manquait, confesse-t-il, le fil continu, je ne dis pas de la foi, mais de la jouissance religieuse et d’un amour senti. »

Chez Wesley, Adolphe Monod, Ami Bost, la réalité existe sans le signe. Mais il peut se faire aussi que le signe existe sans la réalité. Dans ses discours à ceux qui font profession d’être chrétiens, Finney décrit en ces termes ceux qui vivent sur leurs sentiments : « Ils ajoutent beaucoup d’importance aux émotions qu’ils éprouvent de temps à autre. S’il leur arrive d’avoir à l’occasion des élans de ferveur religieuse, ils y arrêtent complaisamment leur pensée et font durer longtemps cette preuve de leur piété… S’ils ont eu la chance d’être mêlés à des scènes de réveil, que leur imagination ait été excitée au point de faire couler leurs larmes et de les pousser à la prière, ce souvenir va nourrir leurs espérances pendant des années. Quoique, le réveil passé, ils ne fassent rien pour l’avancement du règne du Christ et que leurs cœurs soient aussi durs que le roc, ils sont pleins d’assurance, et attendent patiemment qu’un nouveau réveil vienne les pousser derechef en avant. » Ami Bost que nous venons de citer, raconte que les Moraves, chez lesquels il avait passé quatre ans dans sa jeunesse, donnent une grande valeur à la sensibilité, surtout quand elle porte sur le souvenir des souffrances de Jésus. « Chez eux, écrit-il, cette émotion est particulièrement sensible dans la semaine qui précède Pâques. Là, et nommément dans l’assemblée du vendredi soir, au moment où se lisent les paroles : « Et ayant baissé la tête il rendit l’esprit, » le lecteur ne manque jamais de s’arrêter ; toute l’église tombe à genoux, il n’y a plus de paroles, il n’y a plus que des larmes. Et la scène est tellement émouvante qu’en écrivant ces lignes, je suis repris par cet attendrissement. Mais, soit ma petite philosophie, de treize, de quatorze et de quinze ans… qui me faisait trouver assez singulier qu’on pût pleurer ainsi à jour fixe, soit, surtout que je m’aperçusse que ma conduite n’était pas toujours sainte à proportion de l’attendrissement que j’avais éprouvé, — je compris bientôt qu’il ne faut pas prendre des émotions de ce genre pour mesure de sa piété. »

Oui, le penchant aux pleurs, même appliqué aux émotions religieuses, peut nous faire illusion sur la qualité de notre âme. A force de poursuivre les douleurs ou les plaisirs de la piété, on court le danger de finir par donner tant d’importance au signe, qu’on lui en accorde plus qu’à la chose signifiée, et qu’on en fasse au lieu du résultat, le but, au lieu d’une condition éventuelle et relative, une condition essentielle et absolue.

Rien n’est plus funeste à la piété que cette préoccupation constante de ce que l’on sent, traduisez du plaisir ou de la douleur qu’on éprouve. Parce qu’on ne les éprouve pas comme on pense qu’on devrait les éprouver, on estime qu’on n’est pas chrétien, qu’on n’est pas converti, ou bien que l’on ne fait aucun progrès dans la vie chrétienne, que l’on va même en reculant. Parce que l’on n’a pas ressenti, en célébrant la Sainte-Cène, ce qu’on pensait qu’il fallait ressentir, on se demande si l’on ne s’est pas rendu coupable d’une communion indigne. Parce que l’on ne se sent pas intérieurement poussé à prier, on s’abstient de fléchir les genoux. On se replie constamment sur soi-même pour faire l’anatomie de son cœur, on observe avec anxiété les mouvements qui s’y produisent, on s’efforce de fixer les impressions fugitives. Parfois on réussit à provoquer superficiellement ces agitations de la sensibilité, et alors, elles ne prouvent et ne produisent rien. Plus souvent on échoue à les faire naître, et alors on attend passivement qu’elles veuillent bien survenir, que Dieu les suscite en nous, et on ne se met pas résolument et énergiquement à l’œuvre pour agir et pour vivre[57].