[57] Pour mesurer les dangers de celle recherche excessive des sensations religieuses, on n’a qu’à lire dans les Récits américains, publiés par Louis Bridel, le chapitre intitulé : Attendre des impressions plus vives ou il faut obéir à Dieu, et celui qui est intitulé : Je ne puis rien sentir ou une ruse très subtile du cœur naturel.
Aussi les pasteurs et les révivalistes ne cessent-ils de mettre leurs auditeurs en garde contre cette funeste préoccupation. Henri Pyt écrivait à une dame anxieuse et agitée : « Chère sœur, croire n’est pas sentir. Le salut est un fait indépendant de ce que nous sentons, ou ne sentons pas, un fait accompli : oui, accompli pour et dans tous ceux qui croient, quoiqu’ils ne le sentent pas. Où donc, chère sœur, avez-vous lu, dans la parole de votre Seigneur : « L’homme est justifié en sentant ce qu’il croit ; » ou bien : « Celui qui ne sent pas ce qu’il croit, est condamné ? » Le moi est à la racine de toutes ces tristes méprises. La nature répugne à chercher hors d’elle-même des motifs d’espérance, de paix et de joie. » — « Sentiment, sentiment, sentiment ! s’écrie Moody. J’ai entendu ce cri au point que j’en ai des nausées. Supposez qu’un ami m’invite aujourd’hui à dîner. — Ah ! je serais bien aise de dîner avec vous ; mais je ne sais pas si mes sentiments sont ce qu’ils devraient être. — Êtes-vous malade ? — Non, je ne me suis jamais mieux porté. — Alors, que voulez-vous dire ? — Je doute que mes sentiments soient convenables ; je crains de n’être pas dans de bonnes dispositions d’esprit… — Ah ça ! dirait-il, je crains que M. Moody n’ait le cerveau dérangé. Je l’invitais à dîner, et au lieu de me répondre tout simplement, il n’a fait que me parler de ses sentiments. Mes amis, Dieu vous invite-t-il ? S’il vous invite, pourquoi ne pas accepter l’invitation ? Si vous avez envie de venir, venez et cessez de parler de vos sentiments. » Et ailleurs, à une jeune dame qui cherchait Jésus depuis trois ans sans le trouver : « Allez de la Genèse à l’Apocalypse, vous ne trouverez nulle part le salut attaché au sentiment. Il faut s’élever au-dessus de la région du sentiment. »
Qu’est-ce à dire ? Messieurs, c’est que la volonté et l’action, voilà ce qui doit être au premier rang dans les préoccupations du chrétien. « Celui qui veut faire », selon l’expression de Jésus, a le double avantage d’accomplir son devoir présent dans l’instant donné, et en même temps de former en soi une habitude. Et lorsqu’il aura ainsi développé au plus profond de son individu une seconde nature, par la satisfaction des tendances profondes de son être, par la création de nouvelles tendances qui obtiendront elles aussi une satisfaction sans cesse renouvelée, alors je vous le dis, la jouissance qu’il n’aura pas recherchée viendra ; le meilleur moyen de la manquer, c’est d’en faire le but : le meilleur moyen de l’atteindre, c’est de ne pas y viser. Volonté, inclination, jouissance, voilà l’ordre auquel il doit se tenir.
Mais la volonté peut-elle agir sur l’inclination ? Kant l’a contesté. Pouvons-nous nous contraindre à aimer ? C’est impossible, déclare l’illustre penseur. Le devoir peut commander d’être juste, non d’aimer son prochain : l’amour ne se commande pas. On peut se forcer à agir comme si l’on aimait, non se forcer à aimer. — Agir comme si l’on aimait, lui répondrons-nous, cela même conduit à aimer. Et à la théorie de Kant nous opposerons la pratique de Pascal. « Il y a trois moyens de croire, a dit Pascal : la raison, la coutume, l’inspiration. » C’est là en trois mots toute l’autobiographie spirituelle de Pascal. Intellectuellement convaincu qu’il lui faut être chrétien, Pascal n’est pas chrétien pourtant. Sa sœur Jacqueline nous informe qu’« il ne sentait aucun attrait de ce côté-là ». C’est que l’intelligence ne peut changer de but en blanc l’état profond d’un cœur. « Qu’il y a loin de la connaissance de Dieu à l’aimer ! » « Est-ce par raison que vous aimez ? C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur et non à la raison. » « La foi est dans le cœur. » Or, en quoi consiste proprement ce cœur rebelle, cette nature qui sépare Pascal de Dieu ? Pascal l’a discerné d’un coup d’œil aussi rapide que profond. Si la coutume n’est qu’une seconde nature, la nature n’est qu’une première coutume. Si la nature n’est qu’une coutume, la nature est modifiable, La même cause qui lui a donné naissance peut la changer. La coutume ancienne peut être combattue par de nouvelles coutumes. Et ainsi, Pascal fera comme s’il croyait, il prendra de l’eau bénite, il entendra des messes, dira des prières, afin de ployer la machine. Naturellement même, ces actions provoqueront dans le cœur la foi dont elles sont le signe. Et surnaturellement, à l’homme qui a ainsi « commencé » et qui est allé au-devant de la grâce, Dieu, pour achever l’œuvre du salut, accordera une vision, un ravissement dont Pascal éternisera le souvenir en ces mots : « Sentiment, joie, paix… Joie, joie, joie, pleurs de joie. Renonciation totale et douce… Éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre. »
De la volonté à l’inclination, de l’inclination à la jouissance, telle est la formule de l’évolution religieuse chez Pascal[58]. Mais la volonté ne se borne pas à créer ou à fortifier la tendance religieuse en face des autres tendances ; elle est appelée à exercer son influence sur la tendance religieuse elle-même qui n’est pas simple[59], pour assurer son harmonie et son développement normal[60], pour maintenir en particulier la proportion entre les tendances religieuses individualistes et les tendances religieuses sociales. M. Murisier a fort bien montré[61] que dans la piété normale, le sentiment religieux comprend un élément individuel et un élément social indivisiblement unis. Mais dans les maladies, les perversions, les déviations du sentiment religieux, cette synthèse se brise, d’un côté par l’exagération du sentiment religieux individuel qui conduit au complet détachement de l’extase, de l’autre par l’exagération du sentiment religieux social qui conduit au fanatisme, à l’exclusivisme, au prosélytisme. Eh bien ! souvenons-nous ici de la distinction que nous avons établie entre la tendance et le plaisir. Qu’est-ce à dire ? il y en a chez qui les tendances individuelles plus développées procurent par leur satisfaction plus de plaisir, d’autres chez qui ce sont les tendances sociales qui l’emportent et qui, par leur satisfaction, procurent une jouissance plus grande. Supposez que nous prenions le plaisir religieux pour principe recteur, que toute notre ambition se réduise à dissiper les moindres malaises et à « nous sentir heureux », nous prolongerons dans le sens où notre inclination nous pousse. Et il nous arrivera ce que M. Murisier a si justement décrit : le tempérament ultra-individuel tombera dans un mysticisme malsain, conduisant par l’extase à l’anéantissement ; le tempérament ultra-social tombera dans une extériorisation superficielle où sa vie intérieure finira par disparaître ; et la ruine se trouvera au bout de cette voie, comme de la précédente. S’il s’agit de trouver non pas un palliatif, un anesthésique, qui atténue pour un temps la souffrance, ou même la supprime, mais pour accélérer la dissolution, s’il s’agit de trouver un vrai remède qui rende la santé, cette santé qui est, comme l’estime avec raison M. Murisier, l’union harmonique de l’individuel et du social, il faudra tenir aux malades le langage suivant : Vous, vous vous sentez troublé, dérouté par le contact avec le milieu social ; gardez-vous de vous réfugier dans le recueillement, de vous enfuir dans la solitude, vous pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le risque d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les dernières phases du mysticisme extatique, l’anéantissement du moi. Sans abandonner, bien entendu, la culture de votre vie individuelle, employez votre volonté à rechercher le contact social au lieu de vous y dérober. — Vous, au contraire, vous vous sentez troublé, dérouté par l’isolement, par le tête à tête avec vous-même ; gardez-vous de vous absorber et de vous extérioriser dans les relations sociales ; vous pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le risque d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les dernières phases du fanatisme. Sans abandonner, bien entendu, la culture des relations sociales, employez votre volonté à rechercher le recueillement au lieu de le fuir.
[58] A l’exemple illustre de Pascal, joignons-en un plus modeste. Un jour Ami Bost propose à sa petite fille, tout d’un coup et sans occasion particulière, d’aller prier ensemble un moment. « Elle vint. Quand nous eûmes fini : « Papa ! quand je ne prie pas, je n’aime pas ; et quand je prie, j’aime. » Je vis que cette petite créature, tout en m’obéissant pour venir prier, avait d’abord été un peu ennuyée de mon invitation ; puis, une fois la prière en train, elle y avait trouvé de la jouissance. Quelle observation importante et vraie que celle-là ! Celui qui ne sait pas se forcer à la prière, s’il le faut, trouvera toujours plus de répugnance à cet exercice ; celui au contraire qui saura surmonter cette répugnance finira par y trouver de la douceur. N’attendez donc pas que le zèle vous arrive de lui-même… » « Heureux sommes-nous quand nous éprouvons de l’attrait ; mais quand il nous manque, bien loin de céder à cette langueur, cette langueur même est une raison de plus pour que nous priions. » — Déjà l’Imitation de Jésus-Christ blâmait ceux qui s’éloignent de la sainte communion « par un désir trop vif de la ferveur sensible ». — « Le progrès de la vie spirituelle, disait-elle, ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la grâce, mais à en supporter la privation avec humilité, avec abnégation, avec patience, de sorte qu’alors on ne se relâche point… C’est à Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant qu’il veut et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage. »
[59] Si le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans des relations personnelles entre l’homme et une divinité conçue comme personnelle, il en découle immédiatement que, comme le sentiment social, l’émotion religieuse n’est pas une émotion simple, mais un ensemble d’émotions. Et de même que l’on dit non pas le sentiment social, mais les sentiments sociaux, de même on devrait dire non pas le sentiment religieux, mais les sentiments religieux. La seconde définition proposée par Schleiermacher pour le sentiment religieux est insuffisante et étroite. La piété est bien autre chose encore qu’un instinct de dépendance ; il y a en elle des éléments non seulement de crainte, mais de reconnaissance, d’espérance, de joie, d’amour. Et M. Tarde a raison d’affirmer que le sentiment religieux, « dans toutes les religions, naît de la fusion des émotions les plus contraires, grâce à une température interne très élevée, en une émotion caractéristique, métal complexe, airain de Corinthe du cœur ». — Si le sentiment religieux est une émotion complexe et multiple, la proportion de ses éléments différents est loin de demeurer constante. Et y a correspondance étroite entre la qualité et la quantité de l’émotion et la conception que l’homme se fait de la divinité et des rapports qu’il est possible, désirable, obligatoire d’entretenir avec elle. Et l’association étroite du sentiment religieux avec des notions et des sentiments moraux infiniment variés, le contraignent à se nuancer de mille teintes nouvelles, dont chacune est propre à un temps, à un pays, à une dogmatique, à une liturgie, à un code et à un cérémonial particuliers.
[60] M. Ribot (La psychologie des sentiments, p. 307, 421) estime que le sentiment religieux est un sentiment binaire formé par la combinaison d’éléments dépressifs (la peur, qui va dans le sens du strict égoïsme) et d’éléments expansifs (l’amour, qui va dans le sens de la dépossession de l’individu). Le sentiment religieux a débuté chronologiquement par la peur à laquelle se mêlait un amour embryonnaire. L’évolution morale a consisté dans le développement de l’amour et sa prédominance sur la crainte. Avec la régression du sentiment religieux, l’amour diminue et l’élément de la crainte devient exclusif : le sentiment religieux revient ainsi à la peur, sa forme primitive dans l’évolution. — Il y aurait lieu de voir si le développement de l’élément de l’amour ne peut pas produire une hypertrophie (relative et proportionnelle) ou une altération de cet élément.
[61] Les maladies du sentiment religieux.