Ainsi de toutes parts ressort avec éclat cette grande loi psychologique que la volonté, avec sa règle rationnelle, le devoir, est indispensable à la fondation et au maintien de la santé religieuse ; que le chrétien doit savoir se garder de prendre le plaisir, même religieux, pour but immédiat et pour critère ; et que c’est seulement par la volonté et l’action soumise au devoir qu’il pourra acquérir et conserver une vie religieuse normale et complète, où toutes les parties de sa nature demeureront harmonieusement combinées et fondues, et où il se donnera tout entier à son Dieu et à ses frères pour se retrouver lui-même agrandi dans ce don. Comment ne pas ajouter que là où cette vie religieuse est vraiment réalisée dans sa plénitude, la synthèse psychologique idéale de toutes les puissances du moi humain se trouve par là-même établie ? Voyez saint Paul. Y a-t-il parmi les athées, y a-t-il parmi les sectateurs des autres religions, une combinaison plus riche et plus originale de volonté forte et indomptable, de dialectique invincible, de sentiment poussé jusqu’au mysticisme et à l’extase, d’action constante et ininterrompue ? Voyez surtout Jésus. La louange ne se change-t-elle pas en humble adoration devant cette âme sainte et pure où tout n’est qu’harmonie, paix, puissance calme et forte, beauté, sérénité, incomparable maîtrise du monde et de soi-même, intime et constante possession de son Dieu ! Ecce homo ! Voilà l’homme ! voilà le chef-d’œuvre de Dieu ! voilà l’homme parfait, dont on peut dire qu’en réalisant la perfection morale, il a du même coup réalisé la perfection psychologique de la nature humaine par l’intensité souveraine comme par l’équilibre irréprochable et indéfectible de tous les éléments de son être !
Je vous le demande, n’est-il pas manifeste ici qu’envisagée froidement, impartialement, la religion se démontre au psychologue comme la puissance suprême de santé et de vie ? Et nous avons la joie de pouvoir conclure une fois de plus que si la psychologie religieuse peut soulever telles ou telles difficultés, elle n’en est pas moins destinée à être à sa façon, elle aussi, un pédagogue conduisant à Christ, παιδαγωγὸς εις Χριστόν. A la bien prendre, et sans sortir le moins du monde de son cadre, ni se départir de la rigueur de ses méthodes, la psychologie religieuse se transforme à chaque instant d’elle-même en une apologétique vivante et persuasive de la foi au Christ !
La psychologie religieuse, nous avons été insensiblement conduit à l’indiquer, est une science qui non seulement renseigne sur la santé et la maladie religieuses, mais encore sur l’hygiène grâce à laquelle on peut conserver la santé et sur les remèdes par lesquels on peut combattre la maladie. Des quelques réflexions si incomplètes, je le sens, que je viens de présenter, découlent à cet égard d’importantes et de nombreuses leçons. Permettez-moi, Messieurs les étudiants, en m’adressant spécialement à vous, d’en dégager, pour finir, quelques-unes :
Dans cette Faculté de théologie, ce sont naturellement les périls de l’intelligence que vous avez d’abord à redouter, si vous êtes ce que vous devez être, j’entends de bons étudiants.
Les périls de l’intelligence, sous la forme des objections qui se dressent devant tout homme religieux qui veut penser sa vie et vivre sa pensée, au milieu de la mêlée des discussions et des systèmes.
Les périls de l’intelligence ensuite et surtout sous la forme plus subtile de l’intelligence qui s’étend, déborde et court le risque par son expansion disproportionnée d’étouffer la vie intérieure[62].
[62] Le journal The Evangelist publiait naguère les lignes suivantes : « L’accès à une belle bibliothèque, le stimulant fourni par les discussions dans les classes ou dans les sociétés d’étudiants, par le commerce avec des esprits alertes et solides, tout cela risque de développer la partie intellectuelle de l’individu aux dépens de la partie morale et spirituelle. »
Pour vous préserver de ces divers périls, pour réussir à conserver la fraîcheur et l’intensité de l’émotion religieuse, nous ne vous conseillerons pas de vous réfugier dans l’ignorance, de faire aussi peu de théologie que possible, juste assez pour les examens, de choisir un sujet de thèse qui ne touche à aucune question vitale, et de vous absorber dans l’activité pratique, à moins encore que ce ne soit dans l’inactivité… Vous êtes ici, Messieurs, pour regarder en face et le monde et les hommes et vous-mêmes et Dieu. Ouvrez plutôt, ouvrez tout grand vos esprits et vos cœurs, sans crainte de la vérité. La crainte de la vérité, c’est déjà du scepticisme, c’est au fond de l’incrédulité !
Voulez-vous que je vous le dise ? la religion chrétienne possède assez de souplesse pour s’arranger fort bien des vérités acquises de la science. Elle ne sera jamais en peine pour se défendre contre la science réelle ou se modifier de manière à répondre à ses légitimes exigences. De même que la science peut bien détruire certaines conceptions que les hommes se sont faites et se font sur la nature et l’histoire de l’individu humain et des sociétés humaines, mais ne saurait supprimer l’individu ni la race, de même elle peut bien amener les hommes religieux à modifier leurs idées sur les rapports historiques de l’homme et de Dieu, elle ne saurait supprimer ni Dieu, ni l’homme ni leurs rapports. Il est sûr que dans un individu tout affaiblissement intellectuel court le risque d’entraîner la disparition des états affectifs correspondants. Mais ce qui menace le plus gravement et peut-être le plus fréquemment la religion dans une âme, c’est l’affaiblissement, je ne dis pas de la jouissance religieuse, je dis du sentiment affectif profond.