Il n’est pas besoin d’être un grand prophète pour prévoir que cette littérature est destinée à s’accroître démesurément dans le siècle qui est devant nous. Mais ce qu’il importe de dire bien haut, pendant qu’il en est temps encore, c’est qu’il y a un double motif : scientifique et apologétique, pour souhaiter que les théologiens chrétiens ne se désintéressent pas de ces nouvelles études, et même n’attendent pas trop pour s’y intéresser.
Un motif scientifique : s’il s’agit d’étudier la piété, ceux-là sont les mieux qualifiés pour en parler qui sont eux-mêmes pieux. Je ne conteste pas qu’il soit possible d’écrire la psychologie des hommes de génie sans en être un soi-même. On m’accordera en revanche que pour écrire la psychologie des musiciens ou des peintres, c’est pourtant une bonne condition que d’avoir quelque aptitude soi-même pour la peinture et la musique : il en va de même pour la psychologie des hommes religieux.
Et au motif scientifique s’ajoute le motif apologétique. Il peut être dangereux pour la religion de laisser les études de psychologie religieuse devenir le monopole de savants étrangers ou même hostiles à la foi, comme la chose est déjà un peu trop arrivée pour d’autres disciplines[10]. On court le risque de laisser se produire des difficultés, des objections et des préjugés sans nombre, bientôt répandus dans le public, puis devenus lieux communs, contre lesquels il est très difficile ensuite de réagir, bien plus, qui embarrassent le savant religieux lui-même dans des liens dont il ne sait plus comment se dégager ; on court le risque de laisser s’établir des associations, non pas indissolubles, mais très fortes, entre les faits devant lesquels tous doivent s’incliner et les interprétations philosophiques des faits, théories discutables, que l’on cherche pourtant et réussit à faire passer avec les faits et à faire passer pour les faits. Il serait souverainement désirable que les théologiens chrétiens comprissent que c’est pour eux un devoir de participer effectivement, et dès le début, aux études de psychologie religieuse. L’intérêt apologétique que je signale ici est d’ailleurs, lui aussi, au fond, un intérêt scientifique ; la science n’a-t-elle pas tout à gagner à ce que l’on distingue nettement le certain et le douteux, le fait et l’hypothèse, la constatation et la théorie, la science positive et la métaphysique ?
[10] Par exemple, l’« histoire des religions ».
Je pourrais aisément, Messieurs, prolonger ces considérations générales de façon à en faire tout mon discours. Il m’a semblé qu’il serait plus intéressant pour vous et plus utile en soi de m’attaquer hardiment à une question de psychologie religieuse, bien que les limites où je dois me tenir ne me permettent guère de faire autre chose que l’effleurer. Et je n’ai pas besoin, je pense, de m’attarder à justifier le choix du sujet auquel je me suis arrêté : le sentiment religieux n’est-il pas généralement considéré comme l’essence même de la religion personnelle, comme la substance de la piété ?
I
Encore faut-il savoir en quoi consiste le sentiment religieux ?
Le sentiment religieux, nous répondront immédiatement de nombreux psychologues tels que MM. W. James, Lange, Dumas, Ribot, le sentiment religieux, comme son nom l’indique, est un sentiment. Or ce qui est vrai du genre est vrai de l’espèce. Comme toutes les émotions, le sentiment religieux n’est et ne peut être qu’un état organique conscient ; il est produit immédiatement par des troubles fonctionnels du corps, résultant de modifications vaso-motrices. On mène un enfant chez le dentiste. Au moment d’entrer, son cœur défaille. Il tremble. C’est qu’il a peur, n’est-il pas vrai ? Sans doute. Mais précisons. M. W. James ne dira pas : « Cet enfant tremble parce qu’il a peur ». Il dira : « Cet enfant a peur parce qu’il tremble. » Son tremblement fait naître la peur ; mieux encore, sa peur n’est que son tremblement physique devenu conscient de lui-même. Autre exemple : voici une mère qui pleure son fils. M. Georges Dumas nous défend d’expliquer le fait en ces termes si naturels : elle a appris la mort de son fils ; cette nouvelle l’a attristée ; elle pleure. Il faut renverser les deux derniers termes et raisonner ainsi : cette femme vient d’apprendre la mort de son fils ; elle pleure ; par conséquent, et seulement ensuite, elle devient triste. Sa tristesse n’est que la conscience plus ou moins sourde de ses pleurs, ou encore, si vous préférez, des phénomènes vasculaires qui s’accomplissent dans son corps. M. Ribot enfin donne à la théorie sa formule scientifique : ce que les mouvements de la face et du corps, les troubles vaso-moteurs, respiratoires, sécrétoires, expriment objectivement, les états de conscience corrélatifs (que le langage vulgaire appelle émotions) l’expriment subjectivement : c’est un seul et même événement traduit en deux langues.
Conformément à cette doctrine générale, l’auteur anonyme de l’ouvrage introduit par M. Baumann considère la piété comme l’expression d’énergies internes, de source organique, qui se manifestent parfois obscurément à la conscience tout en restant étrangères au moi, dont l’homme se sent dépendant et qu’il personnifie. M. Leuba déclare que c’est dans le domaine physiologique qu’il convient de chercher la raison profonde et l’explication dernière des conversions. Et M. Ribot se plaît à relever les phénomènes corporels qui constituent l’aspect physiologique de l’émotion religieuse.
Bien loin de contester les cas énumérés par M. Ribot, nous en compléterions plutôt la liste. Il est incontestable, par exemple, dirons-nous, que partout où le sentiment religieux a surgi tout d’un coup et avec intensité, cette brusque éclosion a été accompagnée de phénomènes corporels très marqués. Que de réveils ont été signalés par des faits nombreux et extraordinaires d’excitation physique : cris, prosternations, agonie, extase ! Et cela dans tous les pays. En France, Charles Cook prêche dans les Hautes-Alpes, et il constate que quelques personnes éprouvent en priant une agitation physique extraordinaire qu’elles considèrent comme une manifestation de l’influence divine. En Allemagne, le premier jour de l’an 1797, le curé Martin Boos prêche à Wiggensbach avec une telle force, nous raconte dans sa langue naïve son biographe, M. Descombez, que près de quarante personnes, saisies de la plus profonde terreur, « prennent mal, au point qu’on est obligé de les emporter du temple ». En Amérique, Finney prêche à Antwerp, et tout d’un coup les assistants tombent de leurs sièges les uns après les autres en demandant grâce. « Si j’avais eu une épée dans chaque main, dit Finney, je n’aurais pu les renverser de leurs sièges plus vite qu’ils n’en tombaient. » En Angleterre, Wesley prêche de lieu en lieu, et, à l’ouïe de ses paroles, l’un croit ressentir l’impression d’un poids qui accable sa poitrine ; un autre, celle d’une épée qui traverse son corps ; un troisième, une secousse qui lui coupe la respiration ; chez la plupart, des crises physiques vont de pair avec les préoccupations spirituelles et cessent au moment où la paix s’établit dans l’âme.