Elle donna séance au peintre de la cour, dans le costume délicieux qu’on lui avait imposé: coiffure en arcelets, chargée d’un escoffion, ornée de perles et de joyaux, fraise délicate au col, corsage à gros bouillons de soie cachant la poitrine, manches à épaulières surélevées. C’est l’œuvre officielle, celle qui sera mille fois copiée pour porter dans toute la France les traits de la nouvelle reine. L’original en peinture est aujourd’hui conservé au Louvre; il est donné à Clouet par tous les catalogues, ce qui doit être une tradition, mais il avait appartenu à Roger de Gaignières au XVIIe siècle, et celui-ci ne faisait aucune attribution. Avant que de passer à l’exécution définitive, l’artiste s’était servi du crayon, et cette esquisse sur nature, ce premier jet appartient aujourd’hui à la Bibliothèque nationale[21].

Mais la princesse honorée, fêtée et encore joyeuse n’est pas celle qui nous intéresse le plus; d’ailleurs ce portrait charmant, l’honneur de notre École française du XVIe siècle, est trop connu pour que nous le reproduisions ici. Un temps vint bien vite où la souveraine oublia les fêtes de son sacre, les triomphes de son entrée à Paris, la joie d’être reine de France. Le roi, son seul ami, la délaisse pour d’autres, elle le sait, mais elle refoule sa douleur profonde au dedans d’elle-même sans en laisser rien paraître. D’instant à autre, Charles fait une courte visite et s’enfuit. Il a les traits fatigués, la démarche lourde, il est sombre et préoccupé. Au matin de la Saint-Barthélemy, un courtisan raconta à Élisabeth la partie qui se jouait, et qu’elle ignorait complètement. «—Grand Dieu! s’écria-t-elle, mon mari le sait-il!—Oui, madame, c’est lui-même qui le fait faire.—O mon Dieu! qu’est cecy? Quels conseillers sont ceux-là qui lui ont donné de tels avis? Mon Dieu, je te supplie et requière lui vouloir pardonner, car si tu n’en as pitié j’ai grand peur que cette offense ne lui soit mal pardonnable!» (Brantôme.)

Tels sont les contrastes! Ainsi parlait dans cette triste journée la propre belle-fille de Catherine de Médicis. Celle-ci ne l’aimait pas, mais elle se contentait de la tenir à l’écart, de la laisser deviser en son baragouin moitié allemand moitié espagnol avec une ou deux vieilles dames, sans plus de souci. Un jour la reine eut une lueur d’espérance: elle devint enceinte. Malheureusement ce fut une fille qui naquit, une pauvre enfant vouée à l’étiquette dès la première heure de sa vie et qu’on emporta tantôt à Amboise pour lui faire sa nourriture, tandis que la maîtresse, Marie Touchet, conservait dans sa maison le petit Charles d’Angoulême, le bâtard, pouvait le cajoler tout à son aise, et laisser paraître ses ambitions.

Quand le roi fut à ses derniers instants, suffoqué par la phtisie et le mal étrange qui le minaient depuis l’année terrible, Élisabeth accourait à toute heure, fort empêchée par l’étiquette des cours. Brantôme lui-même se découvre devant cette note de jeunesse et de simplicité qui le changeait un peu des autres. Il raconte qu’elle s’asseyait au pied du lit du roi «un peu à l’escart et en sa perspective où estant, sans parler guières à luy selon sa coustume, aussy luy à elle, tant qu’elle demeuroit là jettoit ses yeux sur luy si fixement que sans les retirer aucunement de dessus, vous eussiez dit qu’elle le couvoit dans son cœur de l’amour qu’elle lui portoit».

Après son veuvage elle se revêt d’une robe simple, d’un béguin de deuil, se pare d’une fraise blanche. Elle dit adieu au monde, ses yeux sont rougis par les larmes. Le peintre qui a pu la surprendre ainsi n’a pas obtenu de séance. Comme Valentine de Milan elle eût inscrit sur les murailles de son château la phrase de femme inconsolée: «Plus ne m’est rien, rien ne m’est plus.» Elle se cache aux yeux, elle évite même ses proches. Les dames la considèrent avec étonnement. Quel amour était donc celui-là pour tourmenter à ce point? Les sceptiques qui rient de tout se taisent. Parfois une de ses femmes s’échappe à lui murmurer quelques mots de consolation. Elle est jeune, pourquoi garder en soi un deuil immortel? Un prince, fût-il son propre beau-frère Henri, ne tarderait pas à la faire reine une seconde fois. Élisabeth se contenta de regarder sévèrement son interlocutrice et protesta ne vouloir «violer par un second mariage les cendres honorables du feu roy, son mary».

Et c’est dans ses voiles de veuve que les graveurs populariseront son image, comme si elle eût personnifié l’amour conjugal, la fidélité de l’épouse, si près de disparaître en France. Thomas de Leu interprète au burin l’esquisse que nous reproduisons ici; il nous montre le ravage des larmes, les traits fatigués et meurtris. Pour une fois les vers de louange mis au bas de l’effigie ne mentent point effrontément:

Reynes si quelques foys vous penchez les prunelles

Sur ceste reyne icy l’honneur des loyautez

N’admirez seulement ses mortelles beautez

Ainçois de ses vertus les beautez immortelles.