Elle quitta la France vers la fin de 1575, obligée de laisser sa fille à Catherine de Médicis; elle se retira à Vienne dans le couvent de Sainte-Claire qu’elle avait fondé. Elle y mourut à trente-huit ans à peine.

Quand l’Impératrice, sa mère, eût appris la triste nouvelle, elle s’écria devant M. de Lansac, qui le répéta: Le meilleur d’entre nous est mort: «El meyor de nosotros es muerto!» Avec la petite reine de France, on avait perdu l’amour sincère, la religion vraie, la charité; il n’en restait plus guère au monde[22].

On a dit que les chroniques d’alors ne respectaient personne, qu’elles passaient au même crible preudes femmes ou meschines. Élisabeth d’Autriche est sortie toute blanche de l’épreuve, les plus malveillants ont à peine osé lui reprocher de s’être montrée trop tendre, au temps où la santé du roi ne lui permettait plus d’être bon mari. Par contre, Marie Stuart, lancée dans les mêlées religieuses, récolta bon nombre de calomnies, bon nombre de vérités, car s’il y eut grosse fumée autour d’elle, le feu n’y manquait pas. Il en fut de même pour Élisabeth de Valois, la première des filles de Catherine qui fut mariée, et qui avait épousé en 1559 Philippe II d’Espagne, aspirant évincé par la reine d’Écosse. Brantôme, qui prétendait lui porter une affection sincère, et louait ses vertus quand il la nommait, ne manquait pas de lui décocher quelque médisance bien pointue sous le voile de l’anonyme, en l’appelant simplement «une grande reine». C’était le procédé ordinaire du bavard incorrigible, de l’infatigable cancanier qu’il se faut garder de croire sans réserve. Sur ces histoires graves, et qui sentent leur Phèdre d’une lieue, Schiller a brodé un drame lugubre, une fiction terrible. Son génie a su donner un corps aux bruits de cour, et sans avoir faussé l’histoire au même degré que Victor Hugo dans le Roi s’amuse, il a longuement décrit l’adultère incestueux de la princesse française avec son propre beau-fils don Carlos. Suivant la commune loi, le roman, la convention ont popularisé les caractères; on a mieux retenu la fabulation imaginée que l’histoire vraie, et don Carlos demeure pour les moins prévenus la victime d’un tyran cruel et jaloux, d’un père outragé mais impitoyable.

ÉLISABETH DE VALOIS, Reine d’Espagne
Crayon attribué à François Clouet

Suivant Brantôme, la reine avait «quelque poussière en sa fleute», de graves choses à se reprocher; ses filles ressemblaient à tout le monde, fors au roi, leur père putatif. En sa qualité de Gascon et de courtisan, il avait su rhabiller l’histoire. Au fond, le brave homme mentait impudemment. Il était passé en Espagne dans le courant de l’année 1564, c’est la reine Catherine de Médicis qui nous l’apprend dans ses lettres[23], il rapporte des nouvelles toutes fraîches de par delà; mais Élisabeth attendait encore son premier enfant. Elle n’accoucha que deux ans plus tard, dans l’année 1566, et comme elle mourut en 1568, il n’y a guère apparence que Brantôme ait pu discuter la ressemblance d’une fillette de deux ans dans l’intervalle. Vanteries françaises, rodomontades méridionales que tout cela! Et quand il nous montre la princesse assistant à un tournoi où don Carlos maniait avec grâce un genet d’Espagne, quand il la fait s’écrier, en cachant les noms: «Mon Dieu! qu’un tel pique bien!» à quoi Philippe II aurait répondu: «Ouy, mais il pique trop haut!» il invente ou bien il arrange une anecdote à sa fantaisie. Peut-être finit-il par croire ce qu’il écrit, lorsqu’il nous assure ensuite «que ce très grand prince de par le monde» fit assassiner le cavalier en question au sortir d’un palais, et puis la dame.

Ces ramassis de propos niais ont de tout point tourné la vérité. Il nous reste involontairement je ne sais quelle secrète idée du sacrifice de la jeune fille à un vieux prince débauché et féroce. Née en 1545, elle avait été mariée le 22 juin 1559, à quatorze ans à peine, après avoir failli épouser le fils de son mari. Car il faut bien le dire, dans les incertitudes de la politique, la petite Élisabeth avait été promise un peu à tout le monde; les princes comptaient comme parti avant de pouvoir se tenir debout, et ils comptaient encore quand ils ne pouvaient plus marcher. Mais, contrairement à ce qu’on croit généralement, Philippe II n’était pas à beaucoup près dans la seconde catégorie, non plus que Carlos dans la première. Il avait trente-deux ans, un peu plus du double d’âge de sa femme, et il conservait tout le feu de sa jeunesse. Bien au contraire, don Carlos, du même âge environ que sa future belle-mère, ne tenait en rien des héros. Maigre, affligé d’une coxalgie, la figure lourde et presque bestiale par sa bouche exagérée aux lèvres pendantes, pouvait-il espérer séduire la Française accorte, spirituelle, joyeuse, qui venait du Nord? Il la reçut à Tolède à son arrivée, il fit des folies sur un cheval, pour l’étonner, comme un enfant qu’il était, mais le sentiment ne paraît pas s’être déclaré dès cette première entrevue. D’ailleurs, il ne quittait pas les fièvres, on le disait perpétuellement retenu dans son palais par la maladie. Quant à Élisabeth, elle était à peine installée qu’elle tomba malade. «Les grosses bestes de médecins espaignolz» assuraient bien que le malaise serait de neuf mois juste; ils se trompaient. Elle n’en resta pas moins très longtemps fatiguée et incapable de courir le royaume.

Un crayon de Castle Howard, en Angleterre, nous a conservé ses traits à l’époque même de son mariage. C’est alors une fillette à la figure ronde, au nez retroussé, aux yeux gris. Brantôme nous apprend qu’elle était brune comme ses deux sœurs, Claude et Marguerite, mais la mode voulait qu’on fût blonde, et les teintures ou les perruques suppléaient au mauvais goût de la nature. On la disait jolie, si jolie même que les Espagnols assuraient dans leur langage excessif, que Dieu le Père l’avait créée avant toutes choses en vue du roi Philippe II. «J’ay ouy dire, explique Brantôme, que les seigneurs ne l’osoient regarder de peur d’en estre espris et d’en causer jalousie au roy son mari, et par conséquent eux courir fortune de vie.»

A l’origine, le prince se montra plein d’affection pour elle; ses lettres intimes à sa mère Catherine témoignent de cet amour respectueux. Philippe II assurait à l’ambassadeur de France, le sieur de l’Aubespine, qu’elle était «ung digne et propre instrument pour nourrir l’amytié d’entre les deux majestés». Peut-être s’ennuyait-elle au milieu de ces courtisans solennels et automatiques, qui ne devaient pas rire en sa présence, qui l’abandonnaient le plus souvent à de vieilles dames. Pour comble, les deux Françaises qui lui étaient restées ne s’entendaient pas entre elles, et journellement se livraient à de regrettables excès de langage. Si elle aima don Carlos, sa patience se trouvait mise à de rudes épreuves, il ne se passait pas de semaine que la reine Catherine ne l’engageât à favoriser le mariage du prince avec Marguerite de Valois, sa jeune sœur.