Dans les intervalles de sa fièvre quarte, don Carlos visite sa belle-mère, qui s’acquitte scrupuleusement de la commission. Elle lui fait admirer le portrait de Marguerite qu’elle vient de recevoir avec plusieurs autres. Il est si peu épris ou dissimule si bien son jeu, qu’il demeure en extase des heures entières, et toujours il revient à Marguerite. Il s’écrie: «Mas hermosa es la pequeña!» C’est la petite qui est la plus belle! Mme de Clermont lui ayant dit: «Monseigneur, c’est votre future femme», il se prit à sourire, et ne répondit rien.

Chaque jour amenait une nouvelle offre de mariage pour lui. Tantôt c’est Marie Stuart, tantôt Élisabeth d’Autriche, tantôt la fille de la reine de Bohême. Catherine déjouait toutes ces tentatives par l’entremise de sa fille; elle craignait surtout Marie Stuart, et alla jusqu’à lui promettre l’alliance française si elle se désistait en faveur de Marguerite.

Mais don Carlos ne guérissait pas; le 10 mai 1562, on n’attendait plus rien de lui. Élisabeth en informe sa mère qui déplore son état de reine sans héritier. Enfin il se remet, il reprend des forces, mais il ne sort plus. Quatre ans plus tard la reine accouchait d’une fille, de cette enfant que Brantôme affirmait ressembler à Philippe II en laissant entendre le contraire. Élisabeth revint en France pour quelque temps.

C’est de cette fugue que date le portrait reproduit ici. Élisabeth est une Valois; elle a les yeux bons, une grande franchise d’expression, la physionomie douce, mais légèrement railleuse. Elle porte la coiffure en petits arceaux, le délicieux escoffion à résille brodé de perles et orné de joyaux. La collerette montante encadre le col. C’est l’œuvre parfaite et sévère du peintre qui nous a laissé Marie Stuart, sans doute Clouet. Pas une note de trop dans cette esquisse spirituelle et hardie. C’est la vie surprise dans sa grâce exquise, dans sa fleur charmante. Élisabeth est en femme ce qu’elle était enfant; elle tient de Henri II comme ses frères François II et Charles IX. Les autres sont des Médicis.

Quand Élisabeth rentre en Espagne elle reprend sa vie monotone et triste. Son mari la délaisse un peu, mais il est bon pour elle, elle le répète dans ses lettres. Elle est grosse une seconde fois.

Alors on apprend que don Carlos, empêché par sa jambe mauvaise, a fait une chute à Alcala. Élisabeth est très émue, elle écrit des billets laconiques: «Dieu veuille qu’il passe cette nuit, et si cela est j’espère qu’il guérira.» Mais il mourut tout aussitôt.

Le 3 octobre, Élisabeth accoucha d’une fille et succomba à son tour, on a dit empoisonnée «par quelque parfum ou autrement par la bouche». A la fin du drame de Schiller, après une scène d’amour entre don Carlos et elle, le prince s’écriait:

«Adieu, ma mère, je vais agir franchement avec le roi. Quel mystère entre nous! L’œil du monde ne nous effraie pas. C’est mon dernier mensonge!»

Le roi qui apparaît: «Le dernier mensonge!»