Carlos s’élance vers Élisabeth qui tombe inanimée dans ses bras: «Elle est morte, ô cieux, ô terre!»
Le roi, en s’adressant à l’inquisiteur: «Cardinal, j’ai fait mon devoir, faites le vôtre[24]!»
Il y a à l’Escurial un tombeau magnifique sur lequel sont agenouillés cinq personnages dans l’attitude de la prière. Comme le dit très bien Cardereira[25], ce groupe étrange paraît ne pas parler que parce qu’il prie. Ce sont Philippe II, ses trois femmes Anne, Marie, Élisabeth et son fils don Carlos. Les statues sont de Léoni, elles sont en bronze doré et émaillé.
Par une singulière ironie, la petite reine française est auprès de don Carlos. Elle est de «nariz algo saliente y de jovial mirada». C’est très exactement le portrait que nous donnons ici. Elle sourit doucement comme dédaigneuse des drames sombres, des intrigues de cour, des haines passées. Si elle fut coupable, elle expia durement ses fautes; mais qui peut savoir jamais[26]?
Qui oserait aujourd’hui affirmer d’une manière absolue la vérité des griefs contre Marguerite de Valois par exemple, cette belle et bonne Margot, un peu chaude de cœur, vive de sentiment, mais si douce au fond en dépit de ses exubérances? Elle était la tard venue dans la famille des Valois, étant née le 14 mai 1553; mais dès l’âge de six ans on la jugeait une beauté, avec sa petite mine éveillée, ses yeux noirs perçants, son nez aux ailes relevées. De très bonne heure elle devint la fille de cour à marier, la princesse à jeter au premier monarque dont on rechercherait l’alliance. Nous avons vu don Carlos s’éprendre d’elle sur des portraits de la dixième année, et de fait la petite fille délurée, au masque ardent et rieur que nous montrent les crayons, méritait ces enthousiasmes juvéniles; déjà coquette, elle a ses modes spéciales, ses coiffures à elle; elle salue avec une intention marquée les ambassadeurs des puissances. Les pamphlets nous la disent pervertie dès cet âge au contact de ses frères aînés; mais craignons les pamphlets politiques ou religieux, les pires choses du monde.
Son plus grand admirateur, son historien, on peut même dire son amoureux,—il avait aimé toutes les princesses,—c’est Brantôme. Quand il parle d’elle à découvert c’est la merveille du monde, l’astre éclatant de la cour de France, la femme idéale, une déesse, Vénus, que sais-je encore? Mais s’il joue à l’ambiguïté en laissant les noms de côté, il s’avance un peu, non pas à la proclamer cruelle ou méchante, elle ne le fut pas, mais à la mêler aux aventures les plus galantes, jusqu’à passer la mesure.
Dans ses propres mémoires elle cherchera à pallier ce que les méchantes langues ont colporté sur elle dans le public, mais à son tour elle exagère en sens contraire. Elle raconte le plus sérieusement qu’après son mariage, sa mère ayant voulu la faire divorcer d’avec Henri IV lui demanda si son mari était bien un homme; elle répondit en baissant les yeux qu’elle ne savait pas ce que cela voulait dire. Elle dut bien rire en écrivant cette phrase délicieuse.
Elle fut la grande coquette de la cour, la beauté à la mode; tout un monde de courtisans, de petits seigneurs musqués se pressaient sur son passage, guettant une faveur, une écharpe ou un sourire. Elle, bonne fille comme toujours, parlait un peu légèrement à ces mignons infatués, à quelque Bussy d’Amboise trafiquant de ses charmes ou de son épée, et elle devait se compromettre pour peu de chose. Au fond, ce qui la préoccupait c’était de tenir le pas sur tout le monde pour le choix des étoffes, la délicatesse des ajustements, l’invention des affiquets. Brune, elle décolorait ses cheveux en blond, les moutonnait, les crépelait, c’est Ronsard qui le dit:
Son chef divin miracle de nature