LA CHAINE S’ALLONGEAIT TOUJOURS.
Tous les deux nous escaladons la liane, suivis de près par toute la bande de soldats et par le peuple en longue colonne serrée, mais marchant d’un pas tranquille et sans se presser. C’était admirable d’ordre et de discipline intelligente. Bientôt notre conducteur trouva la branche qu’il cherchait: c’était la plus longue et nous redescendions lentement par la liane qui en pendait. Une fois en bas, nous nous trouvions à deux mètres environ de l’eau... Comment sauter?...
Un soldat vint à côté de moi et, se cramponnant fortement, non à la dernière feuille, mais à l’extrémité de la branche parfaitement choisie sur le bois déjà solide, il laissa pendre ses longues jambes étendues de toute leur longueur. Un second passa sur son corps avec précaution, s’accrocha à ses jambes et laissa pendre les siennes; puis un autre; puis dix se suspendirent ainsi, les uns aux autres. J’étais dans l’admiration!...
La chaîne s’allongeait toujours; le point d’attachement avait été renforcé de quatre autres soldats énormes: bientôt elle toucha l’eau... cela ne suffisait pas encore. Le vent soulevait de temps en temps la liane et la poussait vers la rive opposée avec la grappe de chasseresses qui la prolongeait.
Un des plus robustes soldats avait pris la dernière place, la plus exposée, la plus dangereuse... Solidement cramponné par les jambes de derrière à la dernière place, il tendait ses pattes de devant et ses énormes mandibules en avant, s’efforçant, à chaque oscillation que le vent lui imprime, de happer quelque objet au passage... Vingt fois il manque son coup, mais enfin il saisit une longue herbe...
En un clin d’œil, dix fourmis de la bande étaient accrochées à l’herbe, la chaîne était solidement fermée, le pont était fait... Le peuple des travailleurs commence à passer, s’écoulant à côté de moi. J’étais redescendu sur la terre ferme et m’occupais à considérer une autre escouade de soldats qui avait choisi l’autre extrémité de l’île en aval pour établir la passerelle: ici, c’était le contraire de l’amont. Autant l’eau arrivait rapide et furieuse en haut, autant elle était calme et profonde en bas. On eût dit un petit lac.
Comment passer? L’arbre le plus rapproché du bord et dont les branches s’étendaient le plus loin était bien mince: un simple rejet qui se penchait, comme en renferment tous les bois du monde. La chaîne était déjà faite. J’observai de nouveau comment allaient s’y prendre les derniers suspendus en l’absence du vent qui plutôt repoussait la chaîne à l’intérieur. Ah! le génie admirable de ces admirables insectes est grand! Jamais je n’ai rien vu exécuter d’aussi simple, d’aussi hardi!!...
Près de la surface de l’eau, la dernière attachée étendit ses grandes pattes en les écartant: elle était pendue par ses mandibules. Une seconde se plaça à côté d’elle, puis deux en avant, puis trois, puis quatre et toujours quatre, soutenues toutes sur l’eau par leur suspension à la branche et leurs grandes pattes qui ne se mouillent point. Alors, le flot des ouvriers passe, mais un à un, peu à peu, de manière à ne pas faire enfoncer les soldats dévoués qui composaient le radeau. J’y passai moi-même et j’avoue que j’eus un peu peur sur ce pont singulièrement branlant; mais en se cramponnant bien, il présentait toute la sécurité nécessaire.