A côté de nous, dix, vingt, cinquante boules semblables furent faites par nos camarades et toutes se mirent à flot, dérivèrent comme des balles de liège, car nous étions beaucoup plus légères que l’eau. Mes compagnons disaient adieu de loin aux boules qui partaient, emportées à droite et à gauche, sans espoir de les revoir, car il est bien évident qu’un événement semblable est une cause de dissémination pour la race des Chasseresses. Ce qui détruirait toute autre espèce est, au contraire, une occasion de multiplication pour celle-ci.

Notre voyage fut dépourvu d’accidents graves. Nous roulions plus ou moins vite, depuis plusieurs jours, sur les eaux du fleuve qui nous amenait à Saint-Louis, évitant les obstacles par suite de notre légèreté naturelle qui nous maintenait au milieu des gros flocons d’écume blanche que produit toute rivière en mouvement. Nous approchions peu à peu de la mer, et je n’étais pas sans inquiétude sur notre sort: cependant, je n’en disais rien à mes compagnons, pour ne pas les effrayer d’une façon inutile et intempestive. Il serait temps de voir, au moment du danger, ce qu’il y aurait à faire!...

En attendant, je priais Dieu d’écarter de nous les Crocodiles qui, sentant une friande boule d’insectes passer à leur portée, auraient pu ouvrir leurs monstrueuses mâchoires et avaler tout d’un coup notre smala. Nous avions eu la chance de ne heurter aucun obstacle, parce que nous étions sur le grand courant. Au milieu du fleuve nous suivions tout doucement une grande branche, ou plutôt un arbre tombé, contre lequel nous étions collés par une abondante couche d’écume. Les branchages qui nous entouraient nous servaient ainsi à parer quelques petits chocs au besoin!

Nous approchions beaucoup de la mer, je le sentais, non seulement à l’odeur de l’eau, mais au ralentissement de notre marche. L’eau devenait presque immobile, et, si nous avancions encore, c’était en vertu du poids de notre arbre et de sa vitesse acquise. Tout à coup, un choc formidable se fit sentir dans notre arbre... Le cordage d’une ancre l’a arrêté par le bord; il bascule vivement, nous fouette ses branches sur la boule et nous écrase contre le cordage, cause de tout le mal!

Un instant étourdi par la commotion, je me mets à la nage... Hélas! que de morts et de blessés!!!... l’eau était, tout autour de nous, couverte de cadavres!...

Que faire?

L’instinct de la conservation fut plus puissant, chez moi, que la terreur. Je m’accrochai au câble de l’ancre: je m’y cramponnai, et malgré que mes membres fussent comme perclus, je parvins à me hisser dessus, suivi de plusieurs camarades que j’aidais à y prendre place... O douleur! mon amie gisait à la surface de l’eau, la tête broyée par le choc de la branche.

XIX
L’AUSTRALIE.—ENCORE DES COUSINES.

—La belle chance! Me voici à bord, au moment où je n’avais aucune envie de m’embarquer! C’est très bien, la vie est sauve... mais, où allons-nous sur ce navire inconnu?.....

Tel était mon monologue, en me cachant au plus près de l’écubier par lequel j’étais entré.