A midi, nous étions en bateau: les malles avaient été envoyées la veille. Je m’établis dans la cabine qu’il avait fait arranger à sa fantaisie, car l’administration les fournit nues.
Bientôt l’Australie disparut à l’horizon. J’allais donc rentrer au logis! Le bateau, le Marlborough, touchait à Rochefort! Ce Marlborough était un magnifique vaisseau frégate de 1200 tonneaux; jamais je n’avais vu un pareil luxe; je vivais inconnue chez mon protecteur comme dans un palais enchanté; d’autant plus qu’en aménageant notre cabine, il avait adopté une fermeture spéciale qui empêchait l’entrée de toute espèce d’insectes.
Le soixante-dix neuvième jour de notre traversée, nous étions à quai à Rochefort: nous descendîmes ensemble, mon compagnon et moi, et je sautai précipitamment sur le quai. Dire quels sentiments agitaient mon cœur est impossible: j’étais si heureux de reconnaître chacune des maisons de ce quai que j’avais habité dans le temps, qu’il me sembla reconnaître en même temps jusqu’aux paniers contre lesquels j’avais ramassé du sucre... et à tout cela se mêlait comme le sentiment d’avoir échappé à un grand danger... celui de ne plus revoir mon pays!
Le Marlborough ne faisait à Rochefort qu’une escale de quelques heures pour déposer au consulat français des papiers intéressants qu’on ramenait en France, et bientôt je revis la vapeur s’élancer sifflante et emmener mon protecteur auquel j’envoyai, du fond du cœur, avec ma reconnaissance pour les services inconscients qu’il m’avait rendus, tous les souhaits de bonheur possibles.
Mon premier soin fut de gagner la campagne, avec autant d’empressement aujourd’hui que j’en avais mis, dans ma jeunesse, à la quitter en me laissant emporter dans la nappe de Tabis et en fuyant de la préfecture pour venir au port.
Il est vrai que mes voyages et mes aventures m’avaient donné une expérience précieuse. Je savais maintenant m’orienter et cheminer le long des chemins et des sentiers, en me tenant à l’abri des ennemis de notre race. Et puis, l’avouerai-je, je me sentais pleinement rassuré dans mon pays: il me semblait si pauvre en insectes courants, grouillants de toutes parts, comparé aux solitudes tropicales, que je l’aurais volontiers déclaré un désert inhabité, si le cri du pivert dans le lointain et la vue de certains entonnoirs dont je me tenais prudemment éloigné, ne m’eussent rappelé que la sagesse enseigne à se tenir, partout et toujours, sur ses gardes. C’est ce que je fis pendant la longue route qu’il me fallut entreprendre, car cette distance, parcourue jadis en quelques heures par la voiture qui m’emporta, me demanda cinq mortelles journées de marche.
J’arrivais, à l’automne, aux environs du bois natal. Je voyais, près de moi, le troglodyte à la queue relevée qui suivait les haies dans le fond du fossé. Le rouge-gorge, au-dessus de ma tête, chantait sa chanson d’hiver sur les plus hautes branches d’un maigre pommier déjà dénudé de ses feuilles. Cet arbre est le premier nu, le dernier habillé!
Ah! je reconnais des voix amies! Là-bas, vers la lande, causent des pies qui jacassent leur chanson criarde avant de se répandre dans les champs à la chasse des vers de terre. Au haut de quelques sapins qui marquent la lisière du bois, j’entends deux merles susurrant joyeusement en se poursuivant de branche en branche: puis, caquetant comme des petites poules, voilà que j’entends venir une compagnie de perdrix! Cachons-nous! Je les vois picoter dans le sentier poudreux, à la recherche de mes pareilles! Elles font voler la poussière de leur bec impatient qu’elles frappent sans relâche contre la terre, plutôt par habitude que pour y ramasser une nourriture quelconque. La poule fait ainsi.
Dans l’arbre sous une écorce duquel je m’étais caché, j’entendais une compagnie de petites mésanges à tête noire monter, descendre et piper à qui mieux mieux. Alertes, turbulentes, elles vont échenillant, nettoyant... Cachons-nous vite ailleurs! Le danger est là!...
Je dus fuir une seconde fois précipitamment devant ces petits becs dangereux dans leur fouille minutieuse des écorces.