Il s’éloigna, battant de l’aile d’un air mécontent...
Combien j’étais heureux! autant de la savoir sauvée que de voir le brave cantonnier qui, armé de son marteau à long manche, arrivait à son secours.
Je m’approchai d’elle et nous nous mîmes à causer comme des bons amis qui se retrouvent; malheureusement, elle se montrait un peu plus réservée que je ne l’eusse désiré: comme tous les habitants des campagnes, elle était défiante et ne se livrait pas au premier venu.
Cependant, je lui parus un bon enfant de Moineau; elle fut convaincue que j’avais le cœur sensible, peut-être se souvint-elle de l’amitié séculaire qui lie nos deux races; toujours est-il que sa raideur se détendit, qu’elle me raconta ses malheurs et m’initia aux dangers que mon espèce redoute; car, hélas! ici-bas, chacun de nous a ses ennemis.—Heureux ceux qui n’en ont qu’un!
—Je ne suis plus jeune, me dit-elle; j’avais échappé jusqu’à présent à tous les pièges qui nous ont été tendus par les enfants des hommes; j’en étais fière et m’en glorifiais.
Hélas! combien je suis punie aujourd’hui de ma présomption!
Nous construisons ordinairement notre premier nid de bonne heure, vers la fin d’avril, afin que nos petits soient assez forts pour s’envoler avant que l’homme récolte ses grains. Dans les champs ensemencés, nous profitons d’une petite cavité naturelle au fond d’un sillon, pour y amasser quelques feuilles, un peu d’herbes fines, du crin bien choisi, et là-dessus nous pondons quatre à cinq œufs, les plus charmants qui existent, à nos yeux du moins. Nul ne peut fuir sa destinée, et le malheur poursuit certains êtres sans relâche. Ma première couvée fut détruite par un orage: moi-même, je ne dus mon salut qu’à la présence d’esprit de mon mari, qui me sauva d’un torrent d’eau emportant au loin notre nid et nos œufs déjà brisés.
Nous nous remîmes avec ardeur à préparer une seconde couvée: mais je voyais avec douleur que les blés mûrissaient trop vite et que nos petits ne seraient jamais assez forts à la moisson prochaine. Les chers enfants, cependant, se montraient pleins de courage. Tout jeunes, ils avaient quitté le nid et s’efforçaient de nous suivre; mais leurs petites jambes leur refusaient bientôt service et leurs ailes ne les retenaient pas encore assez dans les airs pour me rassurer entièrement.
Je jugeais donc l’année très hâtive. La chaleur se fait sentir intense et sans relâche, le grain pouvait être récolté près de quinze jours plus tôt qu’à l’ordinaire.
Un matin, j’étais allée au loin faire provision de petits insectes mous, de chenilles, car cette nourriture animale augmente rapidement les forces de nos enfants. Pendant ce temps, vint le maître du champ avec ses ouvriers. La faux des moissonneurs accomplit son fatal office et, dans un sillon, découvrit la retraite de ma chère couvée! Ravis de leur trouvaille, ces hommes cruels emportèrent mes enfants pour les élever et les tenir en cage, afin d’entendre leur douce chanson. Ah! que pareil malheur n’arrive jamais à leur famille! Que Dieu les garde de la maison sans enfants: le poète l’a dit!