—Et il disparut...
C’est ainsi que j’appris une légende qui concernait toute notre race. Le père et la fille s’éloignèrent, se tenant par la main, et je me perdis dans un océan de réflexions, toutes plus graves les unes que les autres.
Ma vie s’écoulait douce et facile dans le parc, lorsqu’un jour—jour néfaste!—je fus surpris par un danger mortel... dont sortit une de mes plus douces joies. Ainsi est faite la vie.
Je croyais le parc peuplé seulement d’animaux doux et débonnaires. Aussi, plein de confiance, je laissais endormir volontiers la circonspection qui ne doit jamais être abandonnée par un moineau sage. J’aimais à m’égarer dans les bosquets, j’aimais à voler sur les arbres isolés qui bordaient les pièces d’eau ou formaient point de vue au milieu des pelouses: la récolte des insectes et des vers y était abondante, et souvent je m’y trouvais seul. Un jour, posé sur la branche d’un tremble énorme avançant ses rameaux dénudés au-dessus de la rivière, je jouissais du silence alors complet de la nature. Midi avait sonné; tout était calme; les oiseaux chanteurs avaient cessé de faire entendre leur voix; quelques mouches seules bourdonnaient au bout des branches... A demi sommeillant, j’entr’ouvrais un œil alangui...
Tout à coup, un cri strident, sauvage, retentit et me fait lever la tête. Au-dessus de moi, dans le ciel, je vois briller deux yeux fixes, terrifiants, lançant des éclairs à vous donner la chair de poule... Entre ces yeux féroces s’élève un bec bleuâtre, crochu, menaçant, entr’ouvert par la soif du sang et surmonté de deux moustaches jaunes!...
Je frémis encore en y pensant, et mes plumes se hérissent comme elles le firent alors... Tout cela appartenait à un oiseau aux ailes immenses, immobiles dans l’air, découpées en rames puissantes... Jamais je n’avais vu, jusqu’alors, d’animal répandant autour de lui, comme celui-ci, l’idée du carnage et de la mort...
L’Émouchet qui, naguère, avait poursuivi ma chère Alouette, n’était qu’un mouton comparé à l’oiseau qui me menaçait. Que semblais-je, d’ailleurs, auprès de lui? Un atome. Son corps était plus gros que celui d’un pigeon, ses ailes beaucoup plus longues, sans compter qu’au lieu d’avoir des pattes comme les nôtres pour se percher sur les arbres ou marcher à terre, il tenait ouvertes, sous sa poitrine, de véritables mains prenantes; mains armées d’ongles crochus, coupants, acérés, terribles, armes affreuses qui devaient transpercer et déchirer vivante la pauvre victime qu’elles saisissaient...
Je compris, du reste, en cet instant fatal, que j’avais affaire, à mon tour, à un oiseau de proie, à l’un des destructeurs des petits oiseaux du bon Dieu... Horreur! J’étais sous la serre d’un Émerillon!...
J’ai su depuis que, pour être le plus petit des faucons de notre pays, il n’en est pas moins un des plus féroces, ou, comme disent les hommes, un des plus courageux! Beau courage, en vérité, que celui-ci, qui ne s’attaque jamais qu’à des animaux incapables de se défendre! L’émerillon ne vit que de perdrix, de cailles, d’alouettes et de petits oiseaux comme nous...
Ah! s’il s’adressait à ses pareils, ou seulement aux grands échassiers munis d’un bec solide, comme j’en ai connu plus tard! je comprendrais qu’on le dît courageux. Mais ainsi?... fi donc!!!