Enfin les hommes, m’a-t-on dit, trouvaient bien, il y a quelques centaines d’années, qu’il y avait du courage à s’en aller, bardé de fer des pieds à la tête, frapper d’estoc et de taille de pauvres diables de leur espèce qui n’avaient, pour se défendre, qu’un sarreau de toile sur le dos! Aussi, en voyant un oiseau déployer les mêmes instincts sanguinaires, ils l’ont nommé courageux et ont fait de son espèce le symbole des grands du monde et de la loi du plus fort! Tapi contre ma branche, je ne pensais certes pas à faire ces réflexions plus ou moins profondes; elles étaient hors de lieu, il fallait agir; je croyais déjà sentir les terribles tenailles m’étreindre et me déchirer.

Ce fut l’affaire d’un moment, la durée d’un éclair; malgré ma terreur, mon effarement, je ne sais comment un trou se présenta à ma vue; il était creusé dans la tige du tremble qui me portait. Ce trou devait être l’ouvrage d’un pivert. Plus mort que vif, je m’y précipitai tête baissée, comme un tourbillon, heurtant les parois, et tombai sur une animal endormi.

C’était un écureuil, qui, effrayé de cette invasion subite, n’eut pas le temps de faire usage de ses dents contre moi, bondit comme un ressort, me renversant au passage, et, d’un élan rapide, courut jusqu’à l’extrémité de la branche que je quittais. Arrivé là, il fit un temps d’arrêt pour se reconnaître... Mal lui en prit. Les deux grandes ailes se fermèrent promptes comme l’éclair; les serres s’ouvrirent et se refermèrent sur le pauvre animal, qui, poussant un cri suprême, se sentit enlevé dans les airs...

J’étais sauvé!...

Je conservais la vie, grâce au trépas de l’un de mes ennemis naturels! Le rapace, pour le dépecer à son aise, l’emporta sur la plus haute branche d’un arbre mort et isolé; et de là je le vis s’enlever après son horrible repas et chercher un lieu de repos favorable à sa digestion.

Ces oiseaux sont aussi défiants que cruels. Il leur faut, pour percher, un endroit isolé, d’où ils puissent dominer la plaine, et—comme ils ne dorment jamais que d’un œil—s’envoler au premier objet suspect...

Avisant un poteau isolé au milieu des champs, notre bandit se dirige vers lui, décrivant de défiantes spirales avant de l’aborder; puis, enfin, pliant ses grandes ailes, il y pose les serres avec précaution... Paff!... un ressort se détend, et mon ennemi est pris par les pattes! Ce poteau si commode était un porte-piège destiné aux rapaces qui décimaient les perdrix et les faisans du parc voisin!...

IV
L’OISEAU DU BON DIEU

De mon trou, j’avais suivi cette scène, non sans un secret contentement de voir cette mésaventure fondre sur un persécuteur des petits oiseaux; mais ce premier mouvement de vengeance passé, je me pris à réfléchir et m’aperçus que mon raisonnement péchait par la base.—Suis-je donc coupable quand je mange une fourmi? Ma conscience m’affirme que non; j’obéis aux conditions de mon existence. L’émerillon est-il donc plus coupable quand il me dévore? Il obéit à la voix que la nature fait entendre en lui. Créé pour se repaître de chair vivante, il est soumis fatalement à son instinct: il lui obéit. Quelle chose peut, dans cet acte purement passif, constituer un bien ou un mal? J’y vois maintenant une fonction remplie, pas autre chose. Tant pis pour le pauvre oisillon qui en est la victime!

Cette nouvelle manière d’envisager la question me menait plus loin que je ne l’aurais voulu. Conséquent avec moi-même, je suivais maintenant la logique implacable de la vérité, mais en hésitant comme quelqu’un qui se sent entraîné malgré lui dans des sentiers où il répugne à marcher.—Alors, si dans l’acte de l’émerillon m’attaquant, il n’existe ni bien ni mal, je dois le plaindre au lieu de me réjouir de le voir tomber dans les pièges de l’homme, car celui-ci sera sans pitié pour lui. Mais, d’un autre côté, si je plains l’émerillon, il me faut plaindre aussi l’écureuil et la fourmi. Or, plaindre tout le monde, c’est n’avoir de commisération pour personne... Je retombais dans une autre perplexité. Que voulez-vous? un moineau ne devient pas, du premier coup, un philosophe.