Un matin, je vis tomber du ciel de légers flocons blancs, insaisissables, mais qui, en arrivant à terre, se durcirent, et finirent par la couvrir entièrement. J’appris que cela s’appelait de la neige. Mon malheur devint alors plus grand qu’il n’avait jamais été. Le froid augmentait; il devint excessif, et j’avais bien de la peine à découvrir un trou, tantôt dans un rocher, tantôt dans le tronc d’un arbre, pour me mettre à l’abri. O malheur! Je ne trouvais plus rien pour ma nourriture: la neige avait étendu son manteau blanc partout et sur tout.

J’essayai de gratter avec mes pattes, mais bientôt elles devinrent gelées... De temps en temps, je trouvais, dans le coin d’un rocher, une petite graine; quelquefois, sur un buisson, restait un fruit d’hiver; mais tout cela ne constituait pas une nourriture suffisante, et je souffrais.

Mais à quoi bon me plaindre? Rien n’est plus importun, rien n’est plus monotone. Résignons-nous!... Je volais lentement, à travers les champs, car j’avais abandonné les bords du lac; mes plumes étaient mouillées, mes membres perclus, et j’essayais de m’orienter pour arriver dans une ville où j’espérais trouver plus de ressources. Je crois qu’en ce moment j’aurais volontiers sacrifié ma liberté pour une cage bien abritée et une auge remplie de graines succulentes! Comme l’hiver donne des idées tristes! Ventre affamé ne raisonne guère.

C’est que toutes les autres misères de la vie ne paraissent rien à côté de la faim. Il faut peu de choses pour nourrir un moineau; mais encore, ce peu de choses, il faut le trouver!... On ne voit pas de mouches à cette époque de l’année, et toutes les plantes à graines sont mortes, tous les insectes sont cachés.

J’en étais donc arrivé à cet état de profond découragement où l’on renonce à tout. Aussi, une certaine nuit où j’avais tant souffert qu’il me restait à peine la force de me soutenir, je me décidai à attendre la mort dans le lieu où, vers le crépuscule, je m’étais mis à l’abri.

Le jour arrivé, je m’aperçus que l’endroit qui m’avait servi de refuge était une anfractuosité creusée sous un rocher; et dans le fond—oh! bonheur inespéré!—je vis de la paille, apportée là par les petits pâtres qui, gardant les troupeaux dans les champs, laissent les chiens veiller de temps en temps, pendant qu’eux se reposent sur ce lit rustique. Or, parmi les brins de cette paille, étaient restés quelques épis. Quoique bien faible, je me précipitai sur ces grains oubliés, et rien ne peut peindre combien succulent me parut ce repas. Il me semblait qu’aucun mets ne pouvait avoir une telle saveur. Je me sentis revivre; l’espérance m’était revenue, et ce fut presque gaiement que je repris mon vol. Enfin, comme un bien ne vient jamais seul, suivant le proverbe, je commençai à rencontrer des arbres de plus en plus rapprochés, m’annonçant des vergers, puis des jardins, et j’aperçus enfin les premières maisons. Cette petite ville, assise au pied d’un coteau qui l’abritait du vent du nord, semblait prendre à tâche de tourner au soleil la façade de ses constructions coquettes et joyeuses.

Le soleil luisait en ce moment sur la neige, qui brillait à éblouir les yeux, mais ne se fondait pas.

Je me demandais dans quel jardin j’allais élire domicile, quand des rires frais et joyeux arrivèrent jusqu’à moi. Voler de ce côté fut l’affaire d’un moment, et je vis apparaître à mes yeux une charmante jeune fille jouant avec son frère. Tous deux, dans le verger, avaient déblayé une large place au milieu de la neige, et là, émiettaient le pain de leur goûter, que les oiseaux affamés du voisinage venaient becqueter avec empressement.

Je m’approchai comme les autres, peut-être plus vite que les autres; mais j’étais un intrus et je reçus force coups de bec. Ce n’était pas le moment de reculer; je les rendis, et ma bravoure me conquit non seulement une place au festin, mais les bonnes grâces des deux enfants, qui jetaient toujours de mon côté les plus gros morceaux. C’est ainsi que nous devînmes amis. La cour, la basse-cour, le verger de cette maison devinrent ainsi mon lieu d’élection, et bientôt, connu des deux enfants, leurs bons procédés pour moi ne se ralentirent pas un seul jour! Touché de leurs amabilités, de leur bon cœur, je résolus de les en récompenser par la plus grande marque de confiance qu’il me fût possible de leur donner, par le sacrifice de ma liberté.

Peut-être aussi étais-je bien aise de passer chaudement l’hiver. Toujours est-il qu’un beau jour j’entrai hardiment dans le salon, et vins me placer sur l’épaule de leur mère. Grande fut la joie; on me prit, je me laissai faire. On me caressa, je rendis les caresses; on m’appela de noms charmants, et la petite Marie de s’écrier dans son bonheur: