Vous avez dû vous apercevoir, cher Pierrot, continua-t-elle sans s’arrêter, que j’étais beaucoup plus policée et plus instruite que les autres habitants de cette forêt... Oui, c’est notre égale instruction qui vous a fait trouver grâce à mes yeux. J’ai deviné que vous aviez habité parmi les hommes; j’ai pensé que je pourrais causer avec vous et que votre société serait pour moi une grande ressource, car ici la plupart des oiseaux n’ont reçu aucune éducation. Quelques-uns des moins bêtes, comme le rossignol et la fauvette, sont tellement infatués de leur science musicale, qu’ils nous regardent presque avec dédain... J’aurais pu me lier avec la corneille, mais elle est si étourdie et si bavarde que nous vivons plutôt en ennemies.

—Cette pauvre Pie, pensai-je en moi-même, elle voit une paille dans l’œil de son voisin, et ne sent pas la poutre qui crève le sien.

Elle continua longtemps ainsi, jacassant sans interruption et moi dormant à moitié tout en l’écoutant... Cependant, elle causa tant et si bien, que le soir se fit. Nous allions nous coucher; je la vis tout à coup ouvrir ses ailes, allonger le cou en avant, hérisser ses plumes et se préparer au combat. Nous étions en ce moment perchés parmi les arbres verts d’un jardin attenant à une maison de campagne, comme il s’en trouve beaucoup sur le bord de la forêt. La Pie me cria de me cacher sous ses ailes sur la branche où elle perchait... et je vis paraître l’ennemi. C’était une chouette qui rasait en volant le haut du sapin sur lequel nous étions perchés. Je me blottis sur la branche, plus mort que vif, et me faisant petit autant que possible.

Le combat ne se fit pas attendre. La Pie, peu effrayée de cet ennemi qui me semblait terrible, mais que probablement elle connaissait pour être très lâche, le reçut à grands coups de bec. Il riposta à mon défenseur par un coup de patte qui, heureusement, porta sur les plumes de son dos, mais sous la formidable pression duquel elle trébucha, se cramponant à la branche et m’allongeant un coup d’aile qui m’étourdit comme un coup de massue, et me culbuta tout pantelant à travers les branches de l’arbre vert... Furieuse, mon amie poursuivit la chouette en criant toujours jusqu’à ce qu’elle l’eût fait fuir.

J’étais meurtri, demi mort... Si je n’eusse rencontré les feuilles raides du pin qui me soutinrent comme un plancher, je me serais tué en tombant sur la terre. J’essayai de voler, je trébuchai et roulai sur les vitrages arrondis d’une serre où mes ongles ne purent trouver prise. A partir de ce moment, je m’abandonnai à la mort; je sentais l’espace vide sous moi et mes ailes impuissantes!

J’avais rencontré un des panneaux soulevés de la serre, et je tombai haletant sur un oranger...

Le jardinier, entendant le bruit de ma chute, s’empara de moi. Je n’essayai aucune résistance, la peur et la douleur m’avaient anéanti.

IX
TROP HEUREUX

Donnez! afin que Dieu qui dote les familles,

Donne à vos fils la force et la grâce à vos filles;