J’étais condamné à voyager jusqu’à Paris sans boire ni manger. Blanche ne s’en aperçut pas. Elle avait si bien arrangé toute ma nourriture avant notre départ, afin que je ne manquasse de rien pendant la route, qu’elle ne pouvait se douter de ma triste situation.
Je me flattai un moment de suivre ma jeune maîtresse, qui venait de saisir ma cage pour me considérer, mais madame Sauval s’étant aperçue que la robe de sa fille était tachée par l’eau qui inondait ma prison, crut que c’était moi qui l’avais répandue en me baignant, et, sans autre examen, on me remit de nouveau entre les mains de la servante, qui m’emporta dans le compartiment de troisième classe où sa place était désignée...
Ce fut dans ce wagon, au moment où je m’y attendais le moins, que je courus un danger véritable, celui de perdre ma maîtresse, et d’arriver sans protecteur et sans appui au milieu du Paris inconnu.
Un grand gaillard de valet de chambre en livrée vint s’asseoir à côté de Marianne qui me portait. Après lui avoir fait maintes questions sur moi, sur mon intelligence,—ce à quoi elle répondit en amplifiant énormément mes mérites,—le drôle lui proposa de m’acheter... J’en frémis encore! Comme elle lui répondait qu’elle serait grondée certainement, si elle ne me rapportait pas intact et qu’il était fort possible que cela lui fît perdre sa place, cet infâme se mit à lui composer alors une histoire qu’elle pourrait débiter à ses maîtres, leur racontant qu’après s’être endormie, à son réveil elle n’avait plus trouvé d’oiseau. Il poussa la perversité jusqu’à lui dire de feindre une grande douleur, et il termina son beau discours en lui affirmant que si, malgré sa comédie, on voulait la renvoyer, il se chargeait, lui, de la replacer.
Je vous avoue, ô mes lecteurs, qu’en ce moment-là, j’étais fort mal à mon aise. Marianne, je le croyais, était maligne mais fidèle. Hélas! disais-je à part moi, cette fidélité, qui consiste à ne pas voler son maître, suffira-t-elle pour résister à l’appât d’un gain si traîtreusement offert, fût-il même le prix d’une mauvaise action? Je tremblais... et maudissais ma destinée et la fragilité humaine.
Le tentateur lui offrit cinq francs... Elle refusa. Je respirai.
Il lui en offrit dix... Je vis le moment où elle allait succomber... Je tremblais et regrettais de ne pouvoir voler vers Blanche quand, heureusement, le train s’arrêta... Nous étions arrivés.
Presque au même instant Blanche parut, inquiète de ce qui pouvait m’être survenu. Je m’empressai de caresser ma bonne maîtresse et, me retournant, je lançai un coup d’œil de mépris au marchand de petits oiseaux. Ce fut alors que j’entendis ce vaurien dire à son compagnon.
—C’est dommage! Je suis sûr que ma maîtresse m’aurait donné vingt-cinq francs d’un oiseau privé comme celui-là.
Je me sentis bien heureux d’être remis entre les mains de ma chère Blanche, si douce et si bonne. Le court séjour que je venais de faire au milieu de gens dont les sentiments et l’éducation étaient si peu en harmonie avec ma vie habituelle; le danger que j’avais couru, tout cela me fit beaucoup mieux apprécier encore que par le passé, le bonheur de retrouver cette famille angélique où je n’entendais exprimer que de bonnes et honnêtes pensées.