Celle-ci n’est pas, à beaucoup près, si belle que la nôtre. Le pigeon-ramier est un oiseau d’un gris bleuâtre un peu cendré. Il a bien le cou—par derrière et sur les côtés,—orné de couleurs changeantes d’un vert doré à reflets cuivrés, mais cela ne constitue pas une parure bien recherchée. Ce qu’ils ont de moins laid c’est une marque qui ressemble à celle dont nous a embelli la nature. Tout le monde sait que, nous autres moineaux, avons les deux côtés du cou blancs, formant comme deux pointes d’un col dont le nœud de cravate est fait par une superbe tache noire en avant. A propos je suis bien aise de constater que, selon moi, les hommes nous ont à coup sûr emprunté en l’imitant, l’ornement de leur cou.

Mais revenons à nos pigeons. Ils portent à la base du cou, de chaque côté, un croissant blanc barré de trois raies noires formées par de petites plumes qui continuent, en montant vers l’œil, à faire cinq autres petites raies noires semblables. L’extrémité des ailes et de la queue est lavée de noir se fondant en la teinte générale gris bleu. Quand au bord des ailes il est blanc, et cette couleur s’y étend a deux petits miroirs.

Terminons leur portrait, en disant que le bec et les pattes sont rouges et que l’iris de l’œil est jaune plus ou moins foncé. En somme ce sont de bons gros oiseaux, un peu bêtes, mais pas méchants, capables d’affection animale, et doués de suffisantes qualités, pour faire de bons voisins.

C’est en cette qualité que je les ai fréquentés pendant plusieurs années et que je me suis convaincu que ces braves gens ont une vie réglée comme un papier de musique. En vrais bourgeois du Marais ou de Landerneau, ces bons oiseaux ne mangent qu’à leurs heures—déjeuner à 8 heures du matin, dîner à 3 heures du soir—et le reste du temps ils le passent à dormir ou à roucouler.

Nous, pas si bêtes, nous mangeons toujours et partout. Ils ont encore une autre propension singulière: c’est d’aller se percher au plus haut des arbres autant que possible sur une branche morte ou un chicot dépouillé de verdure, ce qui les met en vue des oiseaux de proie à une lieue à la ronde. C’est surtout au lever du soleil et pendant les froides matinées de novembre, décembre et janvier qu’on les voit se placer ainsi en vedette, attendant, immobiles, et solitaires le plus souvent, qu’un pâle rayon de soleil vienne les réchauffer, et leur rendre avec la souplesse et la vigueur, une sorte de vie nouvelle.

Pendant la belle saison, ils se retiraient sous le feuillage et venaient nous tenir compagnie dans la partie inférieure et moyenne des arbres; c’est là d’ailleurs qu’ils établissent leur nid, véritable construction barbare dont je rougissais pour eux. Mais qu’y faire? la nature n’a pas départi aux femelles de cette espèce une plus grande habileté; et comme elles seules font le nid, sa structure s’en ressent. Le mâle dans cette grande affaire se borne au rôle de bûcheron. Ce n’est même pas lui qui choisit l’emplacement du nid; c’est la femelle; généralement elle se décide pour une branche qui forme une fourche horizontale; quelquefois elle préfère se rapprocher du tronc et se place à la bifurcation d’un rameau principal. Quoi qu’il en soit, la femelle demeure à l’endroit choisi, et le mâle part en quête. Il parcourt tous les arbres d’alentour pour rencontrer les bûchettes de bois mort qui lui sont nécessaires. Notez bien qu’il lui serait beaucoup plus facile de les ramasser par terre, où il s’en trouve en quantité: pas du tout; jamais il n’y descend pour cela! On dirait que ces petites branches sont devenues impropres au nid parce qu’elles sont tombées de l’arbre sur le sol. Pauvre ramier!

Enfin il rencontre une branchette morte; il faut la détacher, ce qui n’est pas toujours facile, et le voilà là saignant des pattes et quelquefois du bec, pesant dessus de tout le poids de son corps tirant à droite, poussant à gauche tant et tant, qu’à la fin elle cède... et il l’emporte. Que fait alors maître ramier? Il l’apporte à sa femelle qui l’attend, puis repart en chercher une autre... qu’il rapporte de même; et ainsi de suite, sans interruption, jusqu’à ce que l’architecte—et quel architecte grand Dieu,—lui dise qu’il y en a assez. Car la pauvre pigeonne n’est pas forte en instruction; son édifice est si peu solide qu’il n’attend souvent pas, pour se démolir, que les petits aient assez de forces pour prendre leur essor, et alors les pauvres jeunes demeurent là, à nu, sur la grosse branche ou la fourche qui soutenait leur berceau.

En réfléchissant à tout cela je crois que la nature a pourvu à la sûreté des jeunes en les douant de la faculté de se suffire très rapidement à eux-mêmes, ainsi 14 jours après être nés, ils quittent le nid, volant et se sauvant parfaitement des ennemis principaux de leur race. Les pauvrets ne sont pas, au reste, élevés bien douillettement, et fort souvent, en les comparant à nos enfants, ils me faisaient pitié. Le premier jour, la pigeonne les réchauffe un peu—mais si peu!—et sur une branche froide, humide, dans un nid à jour! Mais au bout de quelques jours, elle les abandonne à eux-mêmes et se poste sur une branche voisine d’où elle se contente de les surveiller. Le père et elle se relaient pour leur donner à manger et ne le font—également—que deux fois par jour, à l’heure de leurs repas ordinaires.

Ce premier aliment est une sorte de bouillie qui a une grande analogie avec le lait de la vache—dont les hommes font un si grand usage non seulement pour eux, mais pour leurs enfants. Cette espèce de lait est secretée en partie par la membrane du jabot des parents. Rien n’est plus singulier que de voir les pigeons donner ainsi la becquée à leurs petits; cela n’a aucun rapport avec la méthode que nous employons. Les petits, au lieu d’ouvrir largement le bec—comme font les nôtres,—l’introduisent tout entier dans celui de leurs parents et le tiennent à demi entr’ouvert, de manière à saisir la matière blanche dont nous parlions tout à l’heure.

A l’état sauvage, comme dans la demi-civilisation des jardins de Paris, les ramiers n’ont jamais plus de deux œufs d’un blanc pur et obtus aux deux bouts. Le temps que la femelle couve est de 15 jours. Ils se nourrissent de grains d’abord, de pain et de graines. Ils aiment beaucoup les pois, mais ne dédaignent point les faînes, les glands et même les fraises dont on les dit très friands. A défaut de cette nourriture déjà bien variée, ils se nourrissent des jeunes pousses de différentes plantes, surtout quand elles commencent à germer.