C’était lui, en effet, qui achevait de dévorer mon pauvre frère.

Il s’agissait pour moi de lui échapper au plus tôt. Quoique je susse qu’il n’était pas ingambe, je le craignais instinctivement autant qu’il mérite de l’être, et je m’efforçai immédiatement de sortir du danger dans lequel je me trouvais. M’éloigner n’était pas facile, enfoncé comme je l’étais dans le sable mobile.

Cependant j’agis avec précaution, je rampai à rebours, et, malgré les projectiles qu’il m’envoya, je pus gagner un terrain moins dangereux et où ma fuite pût s’accélérer.

En m’éloignant je vis au pied d’un arbuste le cadavre d’une malheureuse fourmi, victime comme mon pauvre frère du terrible animal.

Je l’avoue, je retournai droit à la fourmilière, autant pour prendre un repos dont j’avais grand besoin que pour prémunir mes frères contre les dangers du défilé que j’avais reconnu. Là, je pris des renseignements sur notre terrible ennemi.

Tout ce que j’en avais entendu raconter jusque-là m’avait semblé si incroyable, que je n’y avais attaché qu’un intérêt très secondaire, comme à des contes de bonnes femmes; mais maintenant!...

Or une de mes compagnes m’affirma qu’elle avait vu, du haut d’un brin d’herbe, le fourmilion se métamorphoser en une sorte de Libellule, de Demoiselle d’une grande élégance de forme, et douée d’ailes de gaze transparente sur lesquelles elle partit au travers des airs... Le fourmilion s’était enveloppé dans un cocon arrondi au fond de son trou. Soudain, il découpa un trou sur le côté et sortit son corps à moitié par cette ouverture. La peau de la chrysalide se fendit alors, et l’insecte parfait en sortit. A peine eut-il fait sa première aspiration d’air, que son abdomen, qui naguère était court pour entrer dans le cocon, s’étendit, se gonfla et s’allongea d’au moins trois ou quatre fois sa longueur. Ses antennes se déroulèrent toutes seules, comme les ailes... Ma compagne vit tout cela pleine d’étonnement et sans oser bouger.

JE VIS LE CADAVRE D’UNE MALHEUREUSE FOURMI.