Le fourmilion est avant tout carnassier. Il nous a voué, à nous, une haine à mort, ainsi qu’aux autres insectes les plus agiles, tandis que lui est cul-de-jatte! Aussi est-t-il absolument incapable de chasser noblement sa proie comme nous: il lui faut une lâche embuscade! Où se cache-t-il, sinon dans le sable, pour y ensevelir son vilain corps qui ressemble à une hideuse araignée de jardin! Si faibles sont ses pattes, qu’à peine il peut marcher, il se traîne...
J’appris ainsi beaucoup de particularités sur le monstre, et j’en vins à me familiariser avec l’idée de le revoir: je n’en avais même presque plus peur; aussi je résolus de retourner à la plaine des sables, d’arriver par un détour en suivant le haut des collines boisées, et de me placer assez près, de là-haut, pour l’observer à l’abri et sans danger.
Je partis donc, malgré les remontrances de mes compagnons; mon caractère décidé et aventureux se dessinait déjà. Hélas! où devait-il bientôt me conduire? Mais nul ne peut fuir sa destinée!...
Mon projet était bon; j’avoue que les difficultés furent grandes pour le mettre à exécution, parce que les chemins n’étaient nullement frayés sur les montagnes, et je courus beaucoup de dangers à traverser ces forêts vierges. Cependant à cœur vaillant rien d’impossible..., c’est ma devise. Du haut d’une roche, je cherchai le théâtre du fatal événement qui avait terminé la vie de mon frère...
Plus d’entonnoir! A sa place, un bouleversement complet: des terres éboulées, un chaos en miniature... Mon noble frère avait lutté jusqu’à la fin, faisant crouler le sable sous ses pieds, s’attachant à chaque aspérité... Le fourmilion avait abandonné un travail aussi compromis, et reportant son embuscade un peu plus loin dans le même défilé, était en train de creuser son entonnoir. Je le vis travailler, et chaque fois il repoussait la terre dans l’ancien trou, qui ainsi se comblait grossièrement, peu à peu, de façon à ne pas interrompre le chemin d’arrivée par ce côté-là.
Le fourmilion commença alors, devant moi, à tracer son entonnoir. Il aplatit d’abord son abdomen comme un soc de charrue; puis, rampant à reculons dans une direction circulaire, il traça une tranchée peu profonde, mais qui marquait un cercle de cinq centimètres au moins de diamètre. Comment parvient-il à tracer ce sillon en cercle régulier, à tâtons, puisqu’il marche à reculons?... C’est un vrai miracle... Une fois le premier cercle fait, les autres ne sont plus rien; c’est comme le laboureur qui suit son premier sillon. Toujours est-il que l’affreuse bête reprend un second cercle en dedans du premier, chassant toujours le sable avec sa tête et le lançant en dehors de la limite de sa tranchée.
J’étais émerveillé, et je demeurais attentif et immobile, assistant à ces manœuvres nouvelles pour moi, et me demandant qui avait pu dire au premier fourmilion: Tu feras comme cela!... Pendant ce temps, l’ouvrage avançait; les cercles, de plus en plus petits, devenaient plus profonds, le sable s’en allait en gerbe au delà des limites, et, tout à coup, je vis le fourmilion se cacher au fond du trou, dans le sable, et demeurer immobile. C’est pour cela que nous n’avions rien vu de suspect en approchant du piège où mon pauvre frère avait trouvé la mort!
Cependant, si nous avions été moins inexpérimentés, nous y aurions regardé avec plus de soin, et nous aurions aperçu, au fond, les pointes aiguës des mandibules largement ouvertes de la bête!...
J’avais perdu beaucoup de temps à mon observation, aussi je me hâtais vers notre fourmilière. Malheureusement, le chemin était long et le soir se faisait lorsque j’en découvris le faîte; au même moment, un croassement sinistre s’éleva dans les airs, et un oiseau s’envola dans la direction de notre nid...
C’était le pic-vert qui chantait sa maraude en regardant le trou d’arbre où il allait passer la nuit. Au même instant, une de mes camarades, sortant de dessous une feuille sèche et me barrant le chemin, m’apprit que, pendant mon absence, le pic-vert était venu audacieusement attaquer la fourmilière, bouleverser quelques avant-postes pour introduire dans les avenues sa langue immonde, chargée de bave gluante, sur laquelle il ramasse les malheureuses fourmis qu’il touche, puis, retirant le tout dans son bec, les avale...