Et, considérant les bords de mon cure-dent, où mon terrible ennemi avait si vaillamment aiguisé ses dents:
—Les cancrelats!... Les affreuses bêtes! Maudite engeance! Oh! pauvre petite compatriote, je te défendrai: va! tu ne seras pas mangée par eux, n’aie plus peur!...
Alors, se levant, le bon capitaine atteignit un compotier de verre dans lequel il versa du sable bleu qu’il avait sur son bureau, mit par-dessus mon cure-dent, ajouta autour une ou deux pincées de sucre, quelques pruneaux. Cela fait, il replaça le couvercle de cristal, puis...
—Chère petite bête! dit-il alors, reste avec moi. En te voyant tout à l’heure sur ma table, j’ai songé à mes jeunes amies. Demain encore, en te voyant, je penserai à cela!... Ah! la vie! quel triste passage!...
Le capitaine ouvrit brusquement la porte de sa cabine, et j’entendis ses pas s’éteindre en s’éloignant...
J’étais prisonnière!...
Mais, du moins, mon ennemi et sa terrible séquelle ne parviendrait jamais jusqu’à moi. J’étais en sûreté!
De longs jours s’écoulèrent ainsi en compagnie de mon bon ami le capitaine, dont l’affection ne se lassa jamais. Tous les matins il venait causer avec moi ainsi qu’il le disait, mais en réalité causer avec lui-même et caresser de chers souvenirs. Quel cœur d’or! quels admirables sentiments! En général, l’homme est un long, lent et lourd animal qui nous déteste et dont nous nous rions par notre nombre et notre adresse; mais maintenant j’en connais un, dans le nombre, qui ne peut s’empêcher d’aimer. C’est le capitaine Urbain.
En somme, la traversée fut admirable. A peine un grain ou deux en varièrent un peu la monotonie.
Nous étions arrivés, et mon brave ami ne se départait pas de ses bons soins. Une fois, cependant, il manqua à son rendez-vous ordinaire; un jour s’écoula sans qu’il vînt renouveler mes provisions.