Alors, je montai avec lui sur un tronc d’arbre et je vis un spectacle aussi extraordinaire qu’inexplicable pour moi. Chaque fourmi—et elles étaient une myriade!—marchait bravement, tenant dans ses mandibules, par la queue, une feuille verte de trois ou quatre centimètres de diamètre!
Ces milliers de feuilles animées, marchant doucement et d’un mouvement continu, égal, et cachant les fourmis qui étaient dessous et les tenaient au-dessus de leurs têtes comme un parasol, présentaient l’aspect le plus singulier que l’on puisse imaginer. On aurait dit un immense tapis vert luisant. Je me retournais vers Double-Épine pour l’interroger, lorsqu’il me prévint.
CES MILLIERS DE FEUILLES ANIMÉES.....
—Telles que vous voyez ces fourmis, elles sont si nombreuses que, en certaines contrées de ce pays, elles chassent les habitants. Aucun moyen n’est capable de les chasser ou de les détourner; vous le comprendrez tout à l’heure, quand vous aurez visité leur forteresse. En ce moment, il me semble évident qu’elles ont dû dévaster une plantation d’orangers dont elles rapportent chacune une feuille. Demain, elles attaqueront de même une plantation de caféiers, et il n’en restera rien; les arbres, ainsi dénudés, voient leur végétation nécessairement arrêtée brusquement et, quelque fertile que soit le pays, le plus souvent ils meurent.
—Et qu’est-ce qu’elles font de ces feuilles?
—Mon cher ami, elles s’en servent pour couvrir le dôme de leurs bâtisses et empêcher que des parcelles de terre ne tombent à l’intérieur. Ce que vous voyez, ce sont des plafonds admirables qu’elles emportent, par parties, pour les rassembler ensuite comme des écailles en les taillant de grandeur convenable.
—Il en faut donc beaucoup?
—Vous allez en juger. D’après mes évaluations, je crois que la colline ou le dôme qui occupe le milieu de la clairière a bien douze à treize mètres de diamètre.