—Ah!...

Souvent, en langage vulgaire, on lui donne le nom de Fourmi parasol. En patois des sauvages du pays, on dit Coustrie. La population de chaque phalanstère est divisée en trois castes d’habitants parfaitement distinctes: les Ailés, les Grosses Têtes ou soldats, car on les appelle souvent ainsi, et les Travailleurs ordinaires. Selon moi, les Grosses Têtes doivent se subdiviser en deux classes encore: les Têtes douces et les Têtes rudes; les premiers portant un casque corné, transparent, poli, tandis que les têtes des seconds sont opaques et couvertes de poils.

—Et que font ces Grosses Têtes?...

—Jamais elles ne travaillent ostensiblement. Elles surveillent les ouvriers, surtout les Têtes polies, qui ne font rien par elles-mêmes et se promènent auprès des autres.

—Ce sont des soldats, tout comme chez les Termites, fis-je, je connais ça!...

—Mon cher ami, vous ne connaissez rien du tout. Elles n’ont même pas d’aiguillon. Bien plus, si on les taquine, elles ne semblent pas s’en inquiéter ni s’en apercevoir.

—Ce n’est pas possible!...

—Cela est ainsi. Mais il y a plus et mieux encore, car la variété des Têtes polies a certainement un emploi encore bien plus difficile à deviner. Voici ce que j’ai vu. Si nous coupions, comme je l’ai vu faire à des hommes explorateurs, il y a quelque temps, la tête d’une de ces buttes que nous voyons fraîchement bâties et garnies d’une couverture des feuilles que nous connaissons, nous trouverions, au-dessous, un large puits cylindrique s’étendant à plus de soixante centimètres de profondeur. Si nous y enfonçons une baguette d’au moins un mètre cinquante centimètres, nous pourrons la faire entrer dans les galeries latérales sans en rencontrer l’extrémité; mais, alors, les manifestations des habitants se prononceront. Un certain nombre d’individus colossaux arrivent lentement le long des parois polies du puits. Ce sont des Têtes rudes. Leur front est couvert de poils, ils ont, au milieu, un petit ocelle ou œil simple tout à fait différent, comme structure, des yeux composés ordinaires que nous portons tous des deux côtés de notre tête.

—Je n’ai jamais rien vu de pareil.

—Je le crois bien. Non seulement cet œil frontal n’existe pas chez les autres ouvriers Saüba, mais il ne se trouve chez aucune autre espèce de fourmi connue! Rien n’est plus frappant, comme spectacle, que de voir ces étranges créatures émergeant lentement, comme des spectres, de l’obscurité du puits, et apparaissant au jour comme les cyclopes de la fable homérique.