—Peste! Double-Épine, mon amie, mais vous avez des lettres!...
—Ne vous en déplaise! j’ai été élevée au collège des Pères jésuites de Para et je ne suis devenue campagnarde que par une suite de malheurs dont la bizarrerie égale l’intensité!...
—Je vous plains beaucoup. Oui, beaucoup! mais... nos Grosses Têtes...
—Vos Grosses Têtes crépues ont cela d’inexplicable pour moi, qu’on ne les voit jamais que dans les circonstances que je viens de vous raconter. Quelles peuvent être leurs fonctions spéciales? Jamais elles ne sortent. Sont-elles destinées à être les gardes du corps de la reine? Sont-ce, en plus modeste emploi, des simples sergents de ville? des surveillants de la voirie publique?... Tout est possible chez un peuple aussi avancé! Il ne faudrait pas croire, pauvre fourmi française, que les rues ou galeries souterraines de nos peuples américains ressemblent aux taupinières que vous édifiez! Elles sont si vastes, ici, elles sont si compliquées, que les explorateurs dont je vous ai parlé, et dont j’ai suivi tous les travaux par curiosité, ont renoncé à les explorer complètement. Ils y auraient usé leur vie!
—Vous plaisantez?...
—Si peu, que je les ai vus souffler de la fumée de soufre dans une fourmilière semblable à celle-ci, et que nous avons suivi la fumée sortant à soixante-dix mètres de distance.
—Pourquoi attaquait-on ainsi les pauvres bêtes?...
—Parce qu’elles s’étaient rendues coupables de dégâts considérables en perçant l’endiguement de vastes réservoirs et faisaient ainsi écouler toute l’eau avant que le dommage ait pu être conjuré.
—Savez-vous, chère Double-Épine, comment sont les Saüba ailées?
—Oui, mais vous ne les verrez pas maintenant. Elles ne sortent de la fourmilière qu’en janvier et février. Elles sont tout à fait différentes des ouvriers et des soldats; leur corps rond les fait ressembler beaucoup à des abeilles; leur couleur est plus foncée. Elles sortent par légions de la fourmilière et, parmi cette légion, quelques rares individus seulement survivent à la fin du jour, car les oiseaux des environs se sont donné rendez-vous pour attaquer et dévorer les membres de cette colonie ailée, ainsi que tous les animaux insectivores du pays. Les femelles sont d’ailleurs de fort gros insectes, qui ont bien trois centimètres les ailes ouvertes; les mâles sont plus petits.