—Eh bien, qu’est-ce que cela me fait?

—Cela vous fait que cette espèce d’ours ne se nourrit que de fourmis, pas d’autre chose. Jugez ce qu’il en consomme! C’est un gouffre... Au surplus, s’il ne vous voit ou ne vous sent pas, vous pouvez assister à la représentation de ce qu’il sait faire, car il ne vient pas pour autre chose par ici que pour attaquer le nid des Saüba.

—Vous croyez?...

—Dieu merci!... Taisons-nous, il va passer... Dieu veuille qu’il ne nous devine pas et ne nous darde pas un coup de langue!... Il nous enlèverait comme des mouches...

—Allons donc! vous plaisantez... Un si gros animal ramasserait deux fourmis sur sa route! Cela me semble peu probable.

—Hélas! hélas! cela n’est pourtant que trop vrai, et celle-ci est une femelle; elle porte son petit sur son dos... Si le petit nous devine, il nous dardera aussi... Pour Dieu, bavard, taisez-vous.

La pauvre Double-Épine tremblait comme une feuille à la brise...

En ce moment, le monstre passait tout près de nous. J’avançai la tête entre deux feuilles et je ne le vis que trop bien, car il faillit m’écraser avec une de ses mains. J’appelle ainsi ses membres de devant; ce ne sont pas des pattes. Il a de si grands ongles, qu’il est obligé de les reployer en dedans de sa main en fermant les doigts et de marcher sur le côté et le dos de cette main; aussi a-t-il l’air gauche et maladroit.

—Patience, me souffla Double-Épine, qui voyait ce que j’examinais curieusement, patience; vous verrez comment il s’en servira tout à l’heure.

Maintenant que la bête était passée, je me relevai et pus l’étudier à mon aise. C’était un animal haut comme un fort chien, mais plus massif de corps, terminé en avant par une petite tête en pointe, et en arrière par une énorme queue redressée sur le dos en panache. Ce qui me frappa, c’est que son poil, brun noirâtre un peu grivelé de blanc, est très court sur la tête et sur le museau, mais va toujours en augmentant vers la queue, où il est long, grossier et rude comme celui du sanglier. Ce poil forme une sorte de crinière à laquelle se tenait cramponné le petit sur le dos de sa mère. Quant aux poils de la queue, ils sont gros, épais, très secs, aplatis; on dirait de l’herbe brune.