Le tamanoir se balançait d’une jambe sur l’autre, d’un mouvement paresseux; il allait droit aux Saüba. A mesure qu’il s’éloignait, Double-Épine sortait de sa cachette, se montrait et reprenait son assurance. Nous voilà bientôt en haut de deux herbes ployantes, dominant le théâtre et attendant ce qui pouvait arriver.
Cependant le tamanoir s’était mis à l’œuvre. On eût dit que la fourmilière des Saüba entrait en ébullition: à l’intérieur il se faisait un tel mouvement que l’on entendait un bruissement semblable à un tonnerre lointain. Qui donc avait averti les pauvres fourmis de la présence de leur ennemi?... L’instinct? L’odeur?... Quelques éclaireurs entrés brusquement?...
IL EN FRAPPE LA CROUTE COMPOSÉE DE TERRE.
Tout à coup le monstre s’accroupit au centre de la clairière; et, faisant briller ses longues griffes au clair de la lune, il en frappe brusquement la croûte composée de terre et de feuilles que nous avions vu bâtir et qui était déjà devenue très dure. Bientôt une ouverture est pratiquée; car, à chaque coup de patte, les éclats de la toiture volent au loin.
En ce moment, une valeureuse troupe de Saüba jaillit par l’ouverture de leur maison. Je voyais les Grosses Têtes, les soldats et les ouvriers, ceux-ci apportant des pelotes de terre et des feuilles découpées pour réparer le dommage.
Mais l’agresseur s’était couché tranquillement sur le ventre, son petit était descendu et s’était allongé à ses côtés; puis tous deux avaient fait sortir, par le bout de leur museau, une langue énorme de cinquante à soixante centimètres de long, grosse comme le doigt d’un homme, et l’avaient promenée au milieu de la foule... Cette langue perfide est enduite d’une salive collante, et toutes les fourmis qu’elle touche y restent attachées... Lorsqu’elle est noire de proies, l’animal la rentre dans sa bouche et avale, sans les mâcher, toutes les fourmis qu’il a rapportées. Cela fait, il recommence, balayant la surface d’attaque et emportant tout dans un même repas. Le petit balayait d’aussi bon courage que sa mère....
Il y avait vraiment quelque chose d’horrible et de satanique dans ce carnage systématique et silencieux, qui s’exécutait là, devant nous, avec une précision automatique et menaçait de durer longtemps. Effectivement, les deux monstres ne se pressèrent pas...
Lorsque les travailleurs de la colonie comprirent à qui ils avaient affaire, ils ne se montrèrent plus sur la brèche. Alors le tamanoir, enfonçant son long groin dans l’ouverture, plongeait sa langue dans les couloirs, les chambres, les étages, emportant tous les habitants et les remontant dans sa bouche.