--J'en suis sûr; sans cela, je n'irais pas moi-même, de gaieté de coeur, vous jeter dans la gueule du loup.
--Cependant j'ai bien souvent entendu citer la haine invétérée que les Indiens ont conservée pour les blancs, et les affreuses tortures qu'ils savent infliger à ceux de notre race qui ont le malheur de tomber entre leurs mains.
--Il y a du vrai là-dedans. Les Peaux-Rouges sont passés maîtres en fait de supplices, et Us font de préférence briller leur talent sur les blancs. Mais rien de semblable n'est à craindre. Les Yakangs connaissent et pratiquent le dicton: "Les amis de nos amis." Or non-seulement je suis leur ami, mais je suis encore frère d'adoption de leur grand chef, la Flèche-Noire, qui est bien le plus brave guerrier que la terre ait jamais porté.
--Par quel concours de circonstances les Indiens furent-ils amenés à vous admettre dans leurs rangs?
--C'est toute une histoire, et si cela peut vous être agréable je vais vous la conter pour charmer l'ennui de notre route.
--Parlez, mon ami! nous tommes tout oreilles.
--Il y a une dizaine d'années, commença le Marcheur, l'hiver dans ces parages, était extrêmement rude: une neige profonde de cinq ou six pieds s'étendait comme un immense suaire sur toute la prairie, qui présentait l'aspect d'une vaste mer blanche, sans flots et sans ondulations. Par suite de diverses circonstances dont l'explication n'aurait aucun intérêt pour vous je me trouvais presque enfoui dans ma hutte, sans provisions d'hiver. La position était critique. Sortir, c'était s'exposer à sombrer dans cette mer de glace; rester, c'était la famine et une mort inévitable. Après avoir mûrement réfléchi, entre deux dangers, je choisis le moindre. M'équipant en guerre, chaudement enveloppé dans deux fourrures d'ours et chargé de mes dernières provisions, je me mis en route. J'étais muni de deux paires de raquettes, sortes de grands patins en bois qui devaient me servir à glisser sur la glace et m'empêcher d'enfoncer dans les endroits où la neige était encore molle.
"Hélas! je me convainquis bientôt que, malgré ma bonne carabine et mon expérience, je n'atteindrais aucun animal. Comment chasser au milieu d'une plaine blanche, unie, à perte de vue, où le gibier vous aperçoit et vous évente d'une lieue? De temps en temps je voyais l'élever hors de portée de maigres coqs de bruyère ou passer comme un ouragan à l'horizon un cerf, un daim, un élan, poursuivis par une bande de loups. Je les contemplais tristement en me disant:
"--Voilà mon souper qui passe!"
"Je vécus ainsi les deux premiers jours, bivaquant au milieu de la glace et économisant le plus possible les maigres provisions qui me restaient. Mais le découragement me gagnait; le froid m'envahissait. Enfin dans la matinée du troisième jour, les masses brunes de la forêt réapparurent à l'horizon. Cette vue me ranima un peu.--Si la forêt ne me fournissait pas de nourriture, au moins elle me fournirait du feu.