"Comme j'en approchais, j'entendis des hurlements prolongés et je vis une bande de loups qui entraient sous bois.
"--Bon! me dis-je, ces animaux sont comme moi, ils ont faim, ils chassent... S'ils étaient assez aimables pour m'inviter à dîner..."
"Un peu ragaillardi par ces pensées, j'entrai dans la forêt, guidé par les hurlements. Mes pressentiments ne m'avait pas trompé. Toute la bande des animaux affamés rôdait autour d'une cour de cerfs wapitis."
--Qu'appelez-vous une cour de cerfs wapitis?
--C'est juste, monsieur le marquis, j'oubliais que vous n'êtes encore qu'un chasseur novice des prairies. Nous appliquons ici le mot de cour non-seulement aux wapitis, mais aussi aux élans.
"Vous comprenez sans peine, et vous verrez encore mieux dans quelques mois, que l'hiver dans ce pays est une triste saison non-seulement pour l'homme, mais encore pour les animaux carnassiers de toutes espèces. A cette époque maudite, la nourriture devient rare, la faim se fait cruellement sentir; aussi voit-on d'immenses troupes de loups poursuivre en tous sens à travers la prairie le daim, le cerf, l'élan, le boeuf musqué et quelques bisons séparés du reste du troupeau.
"Tant que la neige gelée forme une croûte assez solide pour le supporter, le wapiti n'a pas grand'chose à craindre de ses ennemis: la légèreté de ses pieds suffit à lui sauver la vie, et d'ailleurs, acculé, il sait fort bien se défendre avec ses bois redoutables Mais quand la croûte de glace s'amincit la situation change. L'animal chassé ne peut plus fuir, car, à chaque pas qu'il fait, la glace se brisant, il enfonce dans la neige jusqu'au ventre; tandis que ses ennemis, d'un poids beaucoup moindre, courent sans danger sur la croûte fragile.
"Nécessité est mère de l'industrie, dit on: le wapitis et les élans, qui me font l'effet de raisonner tout aussi bien que vous et moi, n'ont pas tardé h reconnaître la justesse de ce proverbe, et à le mettre en action. C'est ainsi qu'ils ont réussi à se garer des atteintes des loups d'une façon assez remarquable.
"Une troupe de wapitis ou d'élans choisit, dans le bois un peu clair, un terrain convenable, de cinq à six milles de circonférence, et y piétine la neige jusqu'au point de former une surface assez solide pour les porter et leur fournir en même temps une retraite sûre. Tout l'espace n'a pas été réduit à un niveau I uniforme; les animaux ont seulement piétiné la neige en dessinant un réseau de sentiers qu'ils parcourent à leur aise et autour desquels s'élève un véritable retranchement qui monte aussi haut que leur tête. Il résulte de cet ensemble de travaux une sorte de forteresse appelée cour, dans laquelle les loups n'osent pas les attaquer. Le cerf s'y trouve tellement en sûreté que pour rien au monde il ne se hasarderait à quitter la cour qu'il s'est construite avec ses camarades.
"C'était au pied d'un emplacement semblable que les hurlements des loups m'avaient conduit. Jugez de ma joie lorsque, montant sur un des plus grands arbres comme sur un poste d'observation, j'aperçus devant moi dans les mille sentiers de la cour une troupe d'une quinzaine de wapitis regardant d'un oeil narquois les loups qui ne cessaient de rôder autour d'eux.