"Ma bonne carabine entonna alors sa grande chanson et elle chanta juste, car en moins d'une demi-heure quatre wapitis gisaient sans vie sur la terre ensanglantée.
"Je cessai le feu,--j'ai toujours évité de tuer les bêtes du bon Dieu sans nécessité,--et je descendis de l'arbre. Quelques nouveaux coups de carabine me débarrassèrent des loups, qui s'éloignèrent à une distance d'environ cinq cents pas.
"Je commençai par rassembla autour de moi les victimes que j'.avais faites. Mais comment les rapporter à ma hutte? Au premier moment, le problème me parut insoluble, mais une réflexion plus approfondie m'indiqua un moyen, celui de construire avec des branches d'arbres une sorte de traîneau à l'aide duquel je pourrais sans trop d'efforts transporter mes nouvelles provisions. Le bois ne manquait pas autour de moi; je me mis immédiatement à l'oeuvre.
"Ma besogne avançait rapidement; déjà j'entrevoyais le moment où j'allais poser la dernière pièce, lorsque tout à coup un bruit lointain attira mon attention.
"--Hein? pensai-je; qui vient là?"
"Collant mon oreille contre le sol, j'entendis distinctement! les pas de plusieurs chevaux résonnant sur la terre gelée.
"Je vous ai déjà dit maintes fois que dans le désert l'approche d'un homme vivant est toujours regardée d'un mauvais! oeil, car quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le nouvel arrivant est un ennemi. Homo homini lupus est une maxime profondément gravée dans l'esprit du trappeur et du coureur des bois.
"Une minute après, je savais à quoi m'en tenir. Une bande d'une quinzaine d'écumeurs du désert se disposait à entrer sous bois.
"L'arrivée de cette troupe de cavaliers me causa d'autant plus d'émotion que plus d'une fois déjà j'avais eu affaire aux écumeurs du désert et que j'avais de fortes raisons pour croire qu'ils ne me tenaient pas en odeur de sainteté. Un instant je fus tenté de fuir avant d'être découvert. Mais il m'aurait fallu abandonner mes wapitis, perdre mes précieuses provisions d'hiver... Bref, je montai sur un pin blanc gigantesque, et me glissai parmi ses branches chargées de flocons de neige durcie, résolu à attendre les événements.
"J'étais à peine depuis dix minutes installé sur mon observatoire que déjà les cavaliers apparaissaient à la lisière du bois, et que les loups, auxquels je ne songeais plus, commençaient leur oeuvre de destruction. Ces malignes bêtes, comprenant sans doute mon impuissance, se jetèrent en furieuses sur mes cerfs, et là, sous mes yeux, les dévorèrent à belles dents. Je tremblais de colère; mais que faire? j'étais lié, condamné au silence et à l'immobilité la plus absolue; le moindre signe de vie m'eût mis immédiatement au pouvoir de mes ennemis mortels.