"Cependant la troupe avançait toujours, se dirigeant en droite ligne vers l'endroit où je me trouvais. Bien que la nuit fût déjà tout à l'ait venue, les rayons de la lune, réfléchis par la blancheur de la neige, me permirent d'apercevoir un Indien, les mains liées derrière le dos, au milieu de ses ennemis à cheval. Bientôt, la troupe se rapprochant, je reconnus l'Indien. C'était la Flèche-Noire, grand chef de la tribu des Yakangs.
"A cette époque déjà, la Flèche-Noire n'était pas un inconnu pour moi. Maintes fois je l'avais rencontré dans le désert, mais sans cependant me lier d'amitié avec lui; nous avions simplement échangé quelques rapports de politesse; nous ne nous recherchions pas, nous ne nous fuyions pas; en un mot, nous étions indifférents l'un à l'autre. Cependant, en le voyant dans cette position et en songeant aux affreux supplices que ses ennemis ne manqueraient pas de lui infliger, je me sentis ému de pitié, et un instant je fus sur le point d'abandonner mon abri et d'essayer de le défendre. Heureusement pour moi, et aussi pour lui, la prudence me retint.
"La troupe, continuant toujours à s'avancer, se trouva bien tôt à une trentaine de pas de mon arbre.
"--Halte! dit alors celui qui paraissait la commander; ce lieu me semble propice pour établir notre camp."
"Les pirates obéirent. Les chevaux furent dessellés et entravés, un grand feu fut allumé, auprès duquel, après le repas, les cavaliers se couchèrent, les pieds à la flamme et roulés dans leurs manteaux.
"--Quant à toi, chien de Peau-Rouge, dit le chef en cinglant l'Indien d'un coup de fouet, couche-toi là et dors. N'oublie pas qu'au moindre mouvement je te brûle la cervelle!..."
"A cette insulte gratuite, je vis la Flèche-Noire tressaillir. Cependant, refoulant dans son coeur les sentiments qui l'agitaient, il obéit sans prononcer une parole.
"Livré à de profondes méditations, je restai pendant plus d'une heure immobile sur mon perchoir. Puis, lorsque je me fus bien assuré que tous les pirates dormaient, à l'exception de la sentinelle placée à quelques pas du brasier, je me hasardai à descendre avec des précautions infinies.
"J'avais formé mon plan. Le chef des Yakangs m'intéressait, et je n'étais pas fâché de jouer un tour à mes ennemis les pirates.
"Une fois à terre, mon bowie-knife entre les dents, je m'allongeai sur la glace, et, m'aidant des mains et des genoux, je me mis à ramper comme un reptile, dans la direction de l'Indien.