Elles apportent aux Françaises qui ne veulent pas voyager, ce qu'elles trouveraient à l'étranger si la mode les y poussait: plus de largeur dans les idées.
Les voyages élargissent l'esprit, c'est incontestable. J'ai aujourd'hui sur les phoques et les morues des notions qu'aucun de mes amis de France, même les plus bacheliers, ne peuvent se vanter de posséder comme moi.
CHAPITRE IV
3 mars.—L'activité reprend dans le port et dans la ville. Aux misérables, mis à pied par l'hiver, et qui s'étaient abattus sur Saint-Jean pour demander leur subsistance à la charité publique, succèdent les hommes vigoureux, énergiques, au regard clair et décidé, aux rudes favoris rougeâtres et à la haute stature, qui viennent s'enrôler pour la pêche, ou plutôt la chasse du phoque.
De leur côté, les steamers loups-mariniers arrivent d'Écosse. Ils ont eu une longue et dangereuse traversée. Des jours et des nuits, ils ont glissé à travers la brume, à la clameur perpétuelle de leur sifflet d'alarme. Il y en a qui ont rencontré une banquise longue d'une dizaine de lieues et qui leur barrait le chemin. Ils ont dû fuir hors de leur route pour l'éviter. L'un d'eux, surpris dans un brouillard opaque, s'est trouvé prisonnier dans les glaces, étroitement serré et entraîné par elles dans le sud, loin de son but.
D'autres, plus heureux, ont pu suivre jusqu'au bout l'itinéraire tracé d'avance. Ils ont louvoyé pendant des heures d'angoisse au milieu de centaines d'icebergs, les uns larges et plats, qu'on n'apercevait point venir; les autres, hauts comme des montagnes, qu'on avait à peine le temps d'éviter, et qu'on rasait de près avec l'horrible crainte de les voir s'écrouler sur le steamer et l'écraser.
Ils sont tous les ans une vingtaine de braves vapeurs qui viennent d'Écosse s'équiper à Saint-Jean pour la pêche du phoque. Ils y ont leurs engins et leurs approvisionnements dans des magasins, et puis ils y mettent leurs équipages de pêche.
Les Écossais ont bien tenté de former ces équipages avec des hommes de leur pays. Mais ils n'ont pas réussi et ont dû reconnaître que le Terre-Neuvien était le seul pêcheur possible à lancer sur la glace à la poursuite des loups marins.
N'est-ce point dans leur race, comme c'est dans celle de leurs chiens de se jeter à l'eau et de plonger à la façon des canards?